Un seul coeur et une seule âme

Chants : ALL 12-07 ; 35-07 (1-2) ; (3-5) ; 36-30 ;

Lectures : AT: Jer.23,16-29 Epître: 1Jn.4,(13-16a)16b-21

Evangile: Lc.16,19-31

Pr : Ac.4,32-37

C’est beau, n’est-ce pas ? Presque trop beau pour être vrai. Et on parle d’une communauté de plusieurs milliers de membres actifs – non pas ceux qui sont notés sur un fichier mais qu’on ne voit jamais. Eux tous, les femmes comprises, étaient « un cœur et une âme », rien ne brouillait leur entente, et tout ce qu’ils possédaient était pour le bien commun.

Est-ce que c’est donc un rapport de réalité que Luc nous livre, ou un doux rêve pour le moins largement idéalisé ?

Je crois qu’il faut le lire en contraste à la parabole de la lecture d’Évangile. Là, nous trouvons un homme en extrême détresse, et un autre qui a plus d’argent qu’il ne peut dilapider mais qui passe – littéralement – à côté de la détresse de l’autre qui gît sur son palier.

Ici, une communauté qui prend soin de chaque personne dans le besoin, de sorte que dans la réalité, personne ne souffre le manque.

Là, l’égoïsme poussé jusqu’au bout : même après sa mort, le riche tourne encore autour de sa propre condition et ne voit l’autre qu’en tant que susceptible de lui rendre service.

Ici, le communautarisme sous sa meilleure lumière, chacun mettant le besoin de l’autre au dessus de son propre profit et luxe.

Tout comme la parabole aiguise les traits à l’extrême pour mieux faire ressortir le message, je pense que Luc a idéalisé la description de la première communauté chrétienne. Il exprime ainsi la différence frappante entre ceux qui vivent « selon le monde », en ne prenant mesure qu’à eux-mêmes et ne considérant comme important que leurs propres besoins, envies et idées, et ceux qui vivent « selon le Christ », en se comprenant comme faisant partie d’un corps plus grand et dont ils sont autant tributaires que contributeurs. Peut-on dire la différence entre la vie sans et la vie avec Jésus mieux qu’en observant comment se comportent les gens ?

Luc nous montre cette différence à l’exemple de l’argent. Ce n’est pas par hasard, car Jésus parle souvent de notre attachement à l’argent, et c’est souvent au sujet de l’argent que l’amitié trouve ses limites. Il y a bien des choses qu’on est prêt à faire, mais il ne faut pas que ça coûte. Souvent les humains se définissent à travers l’argent et leurs possessions, ou au moins on estime sa valeur par les revenus. Les infirmières reçoivent les applaudissements, mais les joueurs du PSG sont rémunérés en une semaine plus que ce qu’une infirmière gagnent dans l’année. Tu vaux ce que tu coûtes.

Ou bien tu coûtes trop cher pour ce que tu vaux.

Et que vaut une vie humaine ? C’est LE thème des derniers jours, la valeur d’une vie notamment quand il s’agit d’une personne de couleur. Un thème qui s’impose d’autant plus que quelques semaines auparavant, nous avons tous été contraints à rester chez nous, dans le seul but de sauver des vies humaines et ce indépendamment de la couleur de peau. Les bonnes intentions s’effacent bien vite…

Comment est-ce que c’est dans l’Église ? En Christ il n’y a ni homme ni femme, ni esclave ni libre, ni juif ni païen, écrit l’apôtre Paul. Mais dans la réalité, 1950 ans plus tard ? Il n’y a pas que les catholiques à avoir du mal à imaginer une femme qui prêche et qui administre les sacrements. La première femme pasteur ordonnée en France était une baptiste, veuve de pasteur qui a continué le ministère de son mari qu’elle avait déjà porté avec lui pendant de longues années. Et ça remonte seulement aux années 1920. Avant, si une femme montait dans la chaire c’était pour la nettoyer. Elle n’avait rien à y dire. Jusqu’au 20e siècle, les pasteurs protestants en France devaient être de nationalité française. Une disposition que certains voudraient bien faire revivre en ce qui concerne les imams. Avait-on peur des missionnaires de Genève, comme il y en a eu tant dans nos contrées pendant les années de désert ?

Qu’en est-il, en 2020, d’une femme pasteur dans notre Église qui de surcroît est noire et vient d’Afrique ? Est-ce qu’elle est accueillie avec le même respect que son collègue homme blanc ? Ou est-ce qu’elle doit se battre, prouver constamment qu’elle vaut autant que lui ?

Que vaut une vie humaine ?

Luc nous dit que dans la première communauté chrétienne, une vie humaine n’avait pas de prix. Et qu’en même temps personne ne se définissait par l’argent. L’argent n’est pas une valeur en soi, c’est un moyen. Je ne sais plus qui l’a dit. C’est un moyen pour faire commerce, pour échanger un service ou un travail contre de la nourriture ou des vêtements. C’est le moyen par lequel je peux offrir un pain à celui qui a faim sans que je doive chauffer mon four et pétrir la pâte.

Les premiers chrétiens l’avaient compris. À leurs yeux, non seulement leurs comptes en banque mais aussi leurs biens immobiliers ne leur appartenaient pas mais étaient mis à leur disposition par Dieu et pour le bénéfice de celui qui en avait besoin. Chez eux, on ne distinguait pas entre personnes « valides » et « invalides », tous avaient la même valeur : d’être enfant de Dieu. Et en tant que tel, tous avaient aussi le même droit de subvenir à leurs besoins, tant matériels qu’immatériels, tant physiques qu’affectifs, intellectuels et moraux.

C’est l’esprit de Dieu qui me fait oublier mes « je veux » et qui les remplace par « qu’est-ce qu’il te faut », et ce au sens premier : qu’est-ce qui te manque alors que tu en as besoin ? Quelqu’un a ironisé : si chacun pense à soi-même, personne n’est oublié. Non, le contraire est vrai, seulement si chacun pense aux autres, on n’oublie personne.

Mais il y a aussi l’autre partie. Celle de ceux qui reçoivent. Non pas en tant que profiteurs, mais parce qu’ils en ont besoin. Ceux dont on prend soin. Ça n’est pas forcément un cadeau. Combien de fois n’ai-je pas entendu : « je ne veux pas être une charge pour ma famille. » Mais c’est le droit de celui qui ne peut pas y arriver tout seul de se laisser porter par les autres. Un penseur médiéval a dit : « les pauvres nous rendent service car ils nous permettent d’exercer la charité et de mettre ainsi notre foi en œuvre. » Est-ce plus facile pour autant ? Non. C’est une situation dans laquelle on est forcé à faire confiance, à croire en la bienveillance des autres. Un verset biblique dit qu’il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. Encore une fois : nous avons besoin de ceux qui ont besoin de nous. Servants et servis, nous sommes communauté. Tout comme nous avons besoin de ceux qui viennent de loin pour nous redire l’Évangile à leur manière, pour nous sortir de nos habitudes et nous remettre à l’écoute de celui qui nous envoie. Nous avons besoin d’être servi par le Christ et de nous mettre à son service à travers le service que nous rendons aux autres.

Ce sont nos places et nos services pour la communauté, non pas pour notre propre salut mais simplement parce que Jésus nous a dit de le faire et parce que c’est utile.

Amen.