Un peu d’huile

Lectures : AT: Es.50,4-9                           Epître: Phil.2,5-11

Evangile: Jn.12,12-19

Pr : Mc.14,3-9

Ils sont ensemble à Béthanie. C’est un village devant les portes de Jérusalem, à une jetée de pierre du mont des Oliviers que Jésus aime tant. C’est là qu’ils se reposent, à quelques jours de la grande fête nationale. Déjà, sur la grande route pas loin, il y a des embouteillages par tous ces gens qui viennent à Jérusalem pour les fêtes, qui veulent tous être les premiers à y arriver parce qu’ils n’ont pas réservé leurs chambres d’hôtel. Personne ne veut dormir dans l’étable. Eux, ils sont chez Simon le Lépreux. Ah, Bethanie, le village des pauvres, ce n’est pas la Promenade des Anglais, c’est sûr. Mais pour des itinérants qui ne sont pas riches, c’est correct.

C’est là que surgit une femme. Elle tient dans la main un flacon précieux contenant une huile précieuse, certifiée pour l’usage rituel. Sans dire un mot elle brise le flacon et verse tout le contenu sur la tête de Jésus. Ils sont choqués. Dans la maison du Lépreux, au milieu du village des pauvres, elle déverse ainsi une fortune !

Pâques, c’est le moment dans l’année quand on verse dans la caisse aux pauvres – un peu comme les appels de la Banque Alimentaire chez nous – et ainsi ils pensent tous à ce qu’on aurait pu faire avec l’argent qu’a coûté cette huile. Nourrir une famille pendant un an, par exemple.

Ça me fait penser à des discussions qu’on peut avoir par moment au sujet des valeurs que possèdent les Églises, des œuvres d’art notamment mais aussi des valeurs immobilières souvent au centre ville, là où c’est le plus cher, et dont j’entends dire que l’Église devrait s’en séparer au bénéfice des pauvres. La même bonne intention – la même réflexion – et aussi, la même transgression car on veut gérer le bien d’autrui.

Et Jésus ? Ne devrait-il pas dire pareil ? Eh bien non. Comme souvent, il a une perspective autre. Jésus, la tête dégoulinante d’huile parfumée, leur dit : « vous aurez toujours des pauvres autour de vous, et vous leur ferez autant de bien que vous voudrez. Moi, je suis là maintenant. »

En quelques mots, il nous ramène à nous-mêmes. En effet, les pauvres, les sans-emploi, sans-papiers, sans-domicile, mais aussi sans-amis, sans-soutien, sans-perspective, sans-espoir – il y en a un paquet. Si tu veux t’attaquer à toute cette misère, il y a de quoi faire. Vas-y à cœur joie, tu seras occupé autant que tu voudras. Mais, fais-le de tes propres moyens. C’est facile d’être généreux avec ce qui ne t’appartient pas, et de critiquer celui qui agit alors que tu ne fais rien ou peu de chose. Ah, tu donnes la dîme comme il faut, tu payes la taxe pour les caisses sociales ? Eh bien, cette huile est soumise à la même taxe sociale, si elle veut être certifiée, donc la femme a bien payé sa part à la caisse sociale. Tu lui demandes de faire plus que son devoir, d’accomplir un acte gratuit ? Fais-en toi-même, ce serait plus noble.

Mais écoutons bien ce qu’il dit, et ce qu’il ne dit pas. Jésus n’a pas dit, « si cette femme a envie de claquer une année de SMIC en une minute, laisse-la, c’est quand même son argent à elle et elle peut en faire ce qu’elle veut. » C’est une vieille tradition biblique que Jésus a continuée volontiers, de nous rappeler que les biens que Dieu nous confie, ne sont pas notre propriété absolue dont nous pouvons faire ce que nous voulons, mais qu’il nous les confie afin que nous en vivions, mais que au moins par ce que nous avons en trop, nous palliions aux manques de celui qui en a moins. Mais ici, ce n’est pas la question. En fait, tout comme ceux qui ont assisté à cette scène, nous nous sommes concentrés jusqu’ici sur la valeur marchande de l’huile. Jésus n’y pense pas une seconde.

Dans l’antiquité, on utilise beaucoup d’huile. D’abord pour la nourriture, évidemment. Mais aussi pour bien des soins du corps, là où nous l’avons remplacé par des produits de l’industrie chimique, et ne redécouvrons que peu à peu la valeur des huiles naturelles. L’huile nourrit la peau, rehausse le teint, sert à soigner de petites blessures. L’huile de nard sent bon. C’est donc très agréable d’être accueilli après une longue journée par un bain des pieds suivi d’un massage des pieds à l’huile parfumée. Même un mélange d’eau fraîche et d’huile, versé sur la tête, a des effets très rafraîchissants.

Jésus pense à autre chose. Lui, ces derniers jours, il a certainement beaucoup pensé à ce qui l’attend, dans la grande ville à l’horizon, la belle, l’éternelle, la ville sainte, qui le fera mourir. Ce bain d’huile que la femme généreuse lui a procuré, pour lui, est donc anticipation de la toilette mortuaire. Il laisse présager ce que viennent faire les femmes qui, au matin pascal, trouveront le tombeau vide.

Mais aussi prophétique qu’est le geste de cette femme, il porte encore un autre message qui n’est pas traduit dans le texte. Peut-être parce que tout juif savait le comprendre. Verser de l’huile sur la tête de quelqu’un, c’est un geste d’accueil et de bienfaisance dans le psaume 23, où il est accompagné d’un verre bien rempli. Mais c’est aussi une symbolique toute particulière pour laquelle Samuel porte un flacon d’huile avec lui quand il va rencontrer les fils d’Isaï, un rite solennel. Est-ce que vous vous souvenez comment Simon Pierre avait parlé de Jésus quand Jésus demandait : qui dites-vous que je suis ? Simon avait répondu : « tu es Christ, le Fils du Dieu vivant. » Tu es Christ. Le mot grec chrestos, machiac’h en hébreu ce qui donne Messie en français, veut littéralement dire « huilé ». Celui qui a la tête huilée, c’est le Messie, le Christ. Celui que Dieu a choisi. C’est ainsi qu’ont été oints les rois d’Israël, et c’est aussi cette onction que la femme inconnue apporte à Jésus. Par son geste, elle témoigne que Jésus est le Christ, le Messie de Dieu.

Le Messie, dans la tradition ancienne, c’est le roi choisi par Dieu. Saül a été oint roi d’Israël, et plus d’une fois David refusera de lever la main contre l’oint de Dieu. Lui-même, David, a reçu l’onction de la main de Samuel, comme les grands-prêtres l’ont appliquées aux futurs rois d’Israël et de Juda. Puis, quand il n’y a plus eu de roi en Juda, le peuple a attendu celui qui rétablirait la royauté, et mènerait le pays à la gloire, une gloire plus grande que celle de Salomon.

Par son geste, la femme inconnue indique que Jésus est le Messie, le Christ. Est-elle consciente de ce qu’exprime son geste ? Ce n’est pas sûr. Pourtant, il est hautement probable que, quelques jours plus tard, elle sera tout aussi déçue que les compères d’Emmaüs : « Nous avions espéré en lui », disent-ils, mais il n’a pas tenu, il est mort de la main de l’ennemi. »

Les hommes autour de Jésus n’ont peut-être rien compris. Tant qu’ils font leur fixation sur la valeur marchande de l’huile, ils en resteront là. Dans notre situation actuelle, il n’y a pas que l’argent qui peut accaparer notre attention, il y a aussi le coronavirus 19. Chaque jour, de nouvelles informations, de nouveaux chiffres alarmants occupent nos esprits. Il est important dans cette situation de respecter les obligations pour le bien de tous : rester à la maison, supporter la solitude. Mais tout comme l’argent n’est pas tout, que c’est important que cette femme fait du bien à Jésus, il nous est important de faire du bien à d’autres. De faire ce qui est dans nos cordes pour qu’ils supportent mieux l’isolation, de nous arranger pour faire les courses pour deux par exemple ou de prendre le téléphone.

Et la troisième dimension, c’est Dieu. Jésus est le Christ, le messie de Dieu, venu dans le monde pour nous offrir la vie. Nous le confessons. C’est le moment pour y croire ! C’est le moment pour passer du temps non seulement à nous reposer d’une longue journée épuisante, mais prendre le temps avec le roi de l’Univers, sacré par cette femme dont nous ignorons le nom. Le moment pour renforcer la relation avec Dieu, mieux dit, pour lui laisser la renforcer. Pour nous mettre à l’écoute, et pour lui faire confiance. Il n’y a pas un cheveu qui tombe de nos têtes sans qu’il ne le sache, et rien ne peut raccourcir notre vie d’une seule seconde sans qu’il ne le permette.

Cette confiance ne se fait pas par nous-mêmes. C’est Dieu qui nous l’offre. Cette semaine, le 9 avril, sera le 75e anniversaire de la mort du pasteur Dietrich Bonhoeffer, après de longs mois d’incarcération. Il écrit lui-même : je ne suis pas fort. Mais aussi étrange que cela puisse paraître, mes codétenus me perçoivent comme un soutien fort et fiable, qui leur permet de tenir bon. Ce n’est pas moi. Moi, je suis faible. Mais Dieu agit en moi et me rend fort pour eux.

Même ses tortionnaires et bourreaux reconnaissent cette force, cette sérénité dont Bonhoeffer est habité. Dieu agit, Dieu donne courage, Dieu est là.

La prochaine fois que vous utiliserez de l’eau de toilette, ou de l’huile d’olives, elle vous fera peut-être penser à Jésus dans la maison du Lépreux, à l’huile de nard dans la main de la femme inconnue, à Jésus qui est l’oint, l’huilé, le Christ, et qui a donné sa vie pour que nous ayons la vie. Et vous lui direz merci. Qu’il vous remplisse de confiance !

Amen.