Dedans ou dehors

Lectures : AT: Gen.22,1-14(15-19)         Epître: Hébr.5,(1-6)7-9(10)

Evangile: Mc.10,35-45

Pr : Hébr.13,12-14

Frères et sœurs, nous vivons des temps contradictoires. Ces jours-ci il faut être solidaires en s’isolant, montrer son attention en gardant ses distances. Les habitants de notre pays vivent une monotonie bizarre et qu’on n’aurait pas imaginée il y a quelques semaines encore, entre le passage au supermarché, éventuellement le travail par télétransmission, les prises de nouvelles par téléphone même si c’est le voisin direct, et les dernières informations sur la propagation du virus, l’une plus alarmante que l’autre.

Certains paniquent. Paniquent en achetant 100 rouleaux de papier toilette, ou des tonnes de tomates en conserves et de pâtes sèches. Paniquent en restant devant les écrans, petits ou grands, à lire ce que nous ne comprenons pas, à écouter les experts de leurs propres grâces. Ou en bravant tous les interdits, « mangeons et buvons, car demain nous serons morts. » Ou dans deux semaines. Comment maintenant passer des chiffres de contamination, de maladie et de morts à cette lettre qu’un auteur inconnu a adressé à d’autres gens que nous ne connaissons pas, il y a presque 2000 ans ?

Un philosophe italien m’a bien surpris il y a quelques jours, il s’appelle Maurizio Ferraris, et il vit à Turin, dans la partie la plus secouée par le virus de toute l’Europe. Ce qu’il a écrit ne m’est pas étranger, je l’ai souvent dit, mais là je l’avais oublié. Il écrit : « Il ne s’agit pas de survivre, mais de vivre. »

Il ne s’agit pas de survivre, mais de vivre. Pas seulement une existence limitée aux minimas, comme celle d’un Robinson Crusoé tiré de l’eau avec rien d’autre que de respirer encore. Vivre, une vie qui vaut la peine d’être vécue. Ça pose la question de la qualité de vie, de ce qui vaut d’être vécu. La question des valeurs. Tout ce qui risque de se perdre par la peur de ne pas survivre, par la crainte, et par les mesures antisociales qui nous sont imposées. Et dont nous retrouvons la lueur quand nous voyons des lumières posées dans les fenêtres, quand les habitants des villes ouvrent les fenêtres à heure précise pour chanter, comme en Italie, ou pour applaudir les personnes engagées dans les hôpitaux, dans les soins et dans la recherche. Là, c’est la vie, et une vie spirituelle, qui prend le dessus sur la simple survie animale. C’est là aussi que nous nous rendons compte que la vie ne se résume pas à la consommation et au confort. Qu’il y a d’autres questions qui s’imposent. La question de la justice. La question du sens de la vie.

L’épître aux Hébreux nous parle du sens de la vie, et elle ne peut le dire que par des contradictions. Il y en a trois dans nos trois versets. La première, celle entre dedans et dehors. La seconde, entre le présent et l’avenir. Et la troisième, entre prêtre et victime.

Dedans et dehors, la perspective de l’espace. Actuellement, nous restons tous à l’intérieur. Interdiction générale de mettre le nez dehors. C’est nécessaire et en même temps, ça nous divise. Dedans et dehors – c’est aussi le « nous » et « les autres ». Qui est fautif ? Les autres. Les chinois qui déjà mangent des animaux qu’il ne faut pas, et puis qui n’ont pas pris les bonnes mesures quand le virus s’est propagé. L’Église de la Porte Ouverte à Mulhouse. L’Italie tout court. Les autres. Pas nous. Ça ouvre des tranchées.

Et si c’était Dieu le fautif ? Autrefois, c’était l’explication bienvenue. Vous avez fauté, vous êtes punis. De nos jours, c’est plus difficile à affirmer, mais certains y croient toujours. Pas moi : Il y a un engagement solennel que Dieu ne punirait plus le monde entier. Et puis, pas de punition sans parole prophétique. Mais alors, à qui la faute ? Parce que « la faute à pas d’chance » est dure à supporter. Et même les immigrés ne peuvent pas être accusés, ni les juifs…

L’épître aux Hébreux souligne cette dualité. Ceux dedans, les citoyens, qui profitent des bienfaits de la ville, de sa protection, de ses structures sociales et culturelles, et ceux dehors, qui n’en ont rien et n’en auront jamais. Ce contraste est rompu par le Christ qui va et reste dehors. Avec les sans-papiers, les sans-droits. Lui aussi, il n’a pas droit de séjour dans la cité.

Et la perspective du temps. « Nous n’avons pas ici de cité permanente, mais nous recherchons celle à venir. » C’est un verset parfois récité lors d’obsèques. Autrefois on le lisait parfois sur les faire-parts de deuil. Ce temps-ci, cette vie-ci, ce n’est pas fait pour durer. Nous n’y sommes que de passage, comme dans un Formule-1 ou B&B où l’on passe la nuit mais qu’on quitte au petit matin pour aller plus loin. Du premier jour de la vie jusqu’au dernier souffle, nous sommes en mouvement, toujours à la recherche de ce qui nous ferait nous arrêter. Pour exemple littéraire, un certain docteur Faust condamné à courir le monde à la quête de ce qu’il ne connaît pas, et qui ne pourra mourir que quand il l’aura trouvé. La vie humaine est celle du nomade plus que du citadin, celle du migrant, du pèlerin. Et elle ne trouve pas son sens dans des promenades dans le crépuscule, ou un verre de Côte-de-Beaune-village. La quête du sens profond a besoin de se confronter à la vie, à la mort et à ce qui vient après. Ce qui vient après – certains le nient farouchement, parce que c’est invisible à la raison, et ils se privent ainsi de cette perspective qui fait la différence entre survie et vie, mais qui n’est accessible que dans la foi. La raison ne voit dans l’avenir que destruction et combat. C’est la foi qui permet de regarder l’avenir en face avec espérance.

La troisième perspective est rituelle. C’est celle du prêtre et de la victime sacrificielle. Dans l’antiquité, on apportait des dons au prêtre, qui en transmettait à la divinité et qui en vivait, lui aussi. On espérait la clémence de la divinité, avec plus ou moins de réussite selon les cas. Les prêtres étaient conseillers de vie, intermédiaires avec le surnaturel, et aussi des intermittents du spectacle. Le risque dans tout cela était de vouloir dominer les dieux. La victime, c’est un autre être, aussi parfait que possible, qui sera livré pour laisser sa vie en prix de la quête du sacrifiant. C’est la victime qui porte la faute de celui qui la sacrifie. Nous l’avions dit à l’instant, c’est à l’autre de porter la faute…

Dans l’épître aux Hébreux, il n’y a qu’un seul prêtre, ce qui évite déjà toute concurrence. C’est lui seul qui porte aux yeux et aux oreilles de Dieu la souffrance humaine. Celle que nous nous infligeons comme celle qui est la faute à pas d’chance. Et lui aussi est la seule victime. C’est lui seul qui se donne en sacrifice pour toute l’humanité, pour offrir le Royaume de Dieu aux hommes. C’est incroyable. Non seulement pour nous qui sommes loin des rites sacrificiels – quoi que, quand la situation est particulièrement mauvaise nous aussi avons envie de marchander avec Dieu, de lui offrir quelque chose en contrepartie de que nous attendons de lui. Mais même pour les populations qui sont plus attachés aux sacrifices, c’est impensable que le prêtre se sacrifie lui-même.

Et pourtant, Jésus l’a fait. Il renverse nos systèmes de fonctionnement, il renverse notre manière de comprendre le monde. Dans un premier moment, c’est peut-être difficile à entendre, difficile à accepter.

Or, l’épître aux Hébreux s’adresse probablement à une communauté qui est très attachée au temple de Jérusalem, et qui se trouve confrontée à la perte de ce temple. Le temple, les prêtres, les sacrifices qui structurent la relation à Dieu – tout cela n’existe plus ou n’a plus de sens. Toute leur foi est mise en question. À quoi bon croire en un Dieu qui laisse disparaître son sanctuaire ? Et si malgré tout on continue à y croire, comment le vivre? Dans cette désolation, ils reçoivent cette lettre qui leur explique, et je reprends là une formulation de l’Évangéliste Luc dans le récit des disciples d’Emmaüs, une lettre qui leur explique « en commençant par Moïse et en continuant par tous les prophètes » pourquoi ce qu’ils vivent n’est pas un signe de la colère de Dieu mais au contraire sa manière toute unique de prendre soin de nous. Le système du temple et du sacrifice n’est pas mauvais ; mais en Jésus il a été exploré aux extrêmes, et en le menant à son accomplissement suprême, il lui a retiré son importance. Car le système du temple se perpétuait par son imperfection. Il ne pouvait pas rétablir durablement la relation entre Dieu et l’humain, et donc on devait y retourner. Comme l’eau de source ne peut pas calmer notre soif une fois pour toutes, et il faut boire chaque jour à nouveau – mais quand on boit de l’eau qu’offre Jésus, on n’aura plus jamais soif.

Le paradoxe en Jésus, le roi vagabond et migrant, le prêtre victime, torturé et mis à mort, qui rend présent l’avenir, ce paradoxe est salutaire. Il nous permet de trouver un point d’attache dehors quand à l’intérieur de notre système tout part en vrille. Il est symbole non pas du détachement de Dieu, mais au contraire que Dieu, tout en étant hors du monde, a bien ses doigts et son cœur à l’intérieur du monde et tient le monde dans ses mains. Dieu qui se tient tout près de nous.

Amen.