Qu’est-ce qui lui prend ?

Lectures : AT: És.54,7-10                         Epître: 2Cor.1,3-7

Evangile: Jn.12,20-24

Pr : És.66,10-14

Mais qu’est-ce qui lui prend de nous proposer un tel texte débordant de joie et de bonheur, alors que nous ressentons tout le contraire ? Je ne sais pas si c’est ce que vous avez pensé en entendant ce passage. Mais il me semble fort probable que les premiers à l’avoir entendu, ont réagi avec incompréhension. Ils n’ont aucune raison de rire, eux, et même le rire jaune s’étrangle dans leurs gorges. Leur situation est lamentable. Le pays est dévasté, par la guerre d’abord qui a détruit les cultures, les vergers et les vignes. Puis, la déportation. Tout ceux qui possédaient un savoir-faire dans le pays ont été enlevés. Car leurs connaissances ne permettent pas seulement des techniques agricoles avancées, mais avant et sur tout la fabrication d’armes. Et l’occupant ne voulait pas qu’en Israël et Juda, on puisse reprendre les armes. Donc, adieu couteaux, adieu socs en fer, adieu tous ces objets en métal qui servent à la maison, à l’atelier, dans les champs et dans les vignes. Retour aux socs en bois et aux couteaux en silex, retour à l’âge de pierre.

Que sous ces conditions là un pays ne prospère pas, c’est évident. Quand en plus c’est une terre plutôt dure à labourer, loin des grandes plaines bien irriguées de Mésopotamie ou d’Égypte, bonjour la misère.

En plus, le temple n’est plus qu’un tas de pierres et de poutres calcinées. La belle maison de Dieu, lieu de la rencontre avec lui et symbole de sa fidélité – partie en fumée, une fois pour toutes. Est-il encore là, Dieu ? Est-il parti ailleurs, chercher un autre peuple ? Ou peut-être n’était-il jamais là et on s’est leurré depuis des générations ? Il y a ceux qui s’y tiennent, contre toute apparence, et les autres qui n’y croient plus et qui s’en moquent : « vous vous y attachez, à ces vieilleries ? Ah, vous voyez bien ce que ça vous a apporté ! » En tous cas, là il faut bien faire sans Dieu parce qu’on n’en voit pas le nez. Ce qui compte, c’est de survivre. Tant bien que mal mais quand même.

Il a beau dire, Ésaïe avec ses belles paroles, pour l’instant ce n’est pas Jérusalem qui nourrit le peuple en son sein, pour le moment c’est le peuple qui essaie de remettre Jérusalem en place et de reconstruire la ville en ruine depuis une génération. On ne veut pas rêver, on veut réaliser ce qui est possible !

Et pourtant, c’est justement le message d’Ésaïe dans ce petit passage : ne vous confinez pas dans la misère que vous vivez actuellement, osez rêver ! Osez vous projeter vers un avenir autre. Osez faire confiance au Seigneur, il réalisera vos rêves !

Nous avons le droit de l’entendre pour nous aussi : osez rêver, osez faire confiance au Seigneur, il réalisera vos rêves d’un avenir meilleur que ce que vous vivez actuellement !

Ce n’est pas facile à entendre, je le sais bien. Et j’entends bien les cassandres qui nous disent à quel point la situation est catastrophique, que le niveau de restrictions va encore grimper et qu’un retour à la vie normale n’est pas envisageable avant une très longue période de confinement, si jamais ce retour viendra un jour. Un virologue allemand prédit qu’il n’y aura pas de match de foot avant 2021, et encore. À l’entendre on ne pourra plus jamais avoir de rencontre sportive ou culturelle où des gens se rencontrent. Pour se mettre le moral à niveau moins cinq, rien de mieux que de tels défaitistes.

« Ils verront bien qu’ils ont tort », retorque le prophète. Autant pour ses contemporains que pour nous. Le Seigneur ne nous a pas abandonnés dans cette crise, il est à nos côtés. Et de meilleurs jours nous attendent.

Ceci dit, le prophète n’invite pas à l’insouciance. Il ne cesse de rappeler à ce qu’on peut qualifier d’hygiène de vie, tant dans le quotidien que dans notre relation avec Dieu, tant en notre manière d’être avec les autres que par nos cultes et prières. Avec les mots de Jésus, nous pouvons fonder tout cela dans les deux commandements « aime Dieu » et « aime ton prochain ». La relation au prochain, de nos jours, c’est le paradoxe de distance et proximité, de rencontrer sans toucher, sans s’embrasser – mais tout de même de transmettre la chaleur humaine et cordiale. La relation à Dieu – eh bien, tout comme les Judéens de l’époque d’Ésaïe, nous sommes actuellement privés de temple. Nous n’avons pas de lieu pour nous retrouver, de lieu de rencontre avec Dieu. Cette rencontre ne peut pas prendre forme dans les rites habituels, dans les cultes et temps de prière commune.

Il y a quelques années, nous avons lu en étude biblique le petit livre du prophète Aggée qui appelle en urgence à la reconstruction du temple et au rétablissement du culte. Ésaïe prend une position adverse : ce n’est pas une bâtisse qu’il faut, ce n’est pas le rite sacrificiel et le culte traditionnel. Dieu est au-dessus de tout cela. Ésaïe va jusqu’à dire que ceux qui maintiennent le rite traditionnel, se souillent en bafouant la volonté de Dieu. Cette affirmation ne manque pas d’audace vu que les adeptes du rite ont l’Écriture de leur côté, et qu’Ésaïe oppose de fait la parole de Dieu dans la bouche du prophète à la parole de Dieu reconnue dans la Torah.

Aucune des deux positions a « gagné » en vérité, nous trouvons l’héritage de cette confrontation au temps de Jésus dans l’existence des Sadducéens et du temple, d’une part, et des Pharisiens et leur quête de soumission aux paroles de Dieu de l’autre. Si durant le premier siècle, le parti anti-templier l’a emporté une fois pour toutes c’est à cause de la destruction du temple en l’an 72 et la dispersion des juifs dans le monde entier, catastrophe à laquelle ne pouvait survivre qu’un judaïsme indépendant des rites du temple.

Nous en sommes loin. Dans quelques semaines, nous nous retrouverons à nouveau dans nos lieux de culte pour prier et chanter ensemble, nous partagerons la Cène. Mais nous sommes invités à entendre cette incitation dans la bouche d’Ésaïe de ne pas nous focaliser sur le culte dominical, le partage de la Cène temporairement devenu impossible, pas plus que sur les restrictions que nous subissons. Il nous invite, nous incite à nous mettre en toute notre vie à l’écoute de la parole de Dieu, et à la faire résonner dans notre vie. Raisonner aussi, certainement, mais surtout qu’elle fasse écho dans ce que nous faisons.

En comptant sur Dieu pour inspirer les chercheurs, pour réconforter ceux qui soignent, pour ne pas nous laisser sombrer dans le défaitisme ou la déprime, en priant sans cesse et en apportant aux voisins et aux proches le soutien que nous pouvons fournir, nous pouvons exprimer dès aujourd’hui notre reconnaissance à ce Seigneur qui nous a promis d’être à nos côtés chaque jour de notre vie. Ce n’est pas la solution miracle pour faire cesser les carences que nous subissons actuellement. Notre prière ne va pas miraculeusement faire disparaître le Coronavirus 19. Quoi que, Dieu peut s’il veut… Mais si par la parole du prophète nous nous laissons inviter à ne pas perdre confiance, à entretenir et restaurer notre esprit et notre âme en vue de temps meilleurs, nous anticipons l’avenir. Nous vivons alors d’espérance, et devenons signe d’espérance pour nos proches. Que la paix de Dieu habite nos cœurs et nos esprits !

Amen.