Changer de vie

Chants : ARC 89 ; 562 ; 571 ; 575 ;
Lectures : AT: És. 42,1-9 Epître: Rom. 12,1-8
Evangile: Mt.3,13-17 = pr.
Pr : Mt.3,13-17 (lu à la fin)
Il est là, au bord du Jourdain, et souvent au milieu du fleuve. Jean, celui qu’ils appellent le baptiseur. Là, loin des grandes villes, loin de la capitale, il a élu domicile. Altermondialiste avant l’heure, il se vêtit d’une cotte en poil dur et se nourrit de ce qu’il trouve dans la nature. Et il parle. À haute voix. C’est dur à entendre, ce qu’il dit, quand il traite les gens de tous les noms et leur dit à quel point ils sont à côté de la plaque. On peut dire que plus ils se croient corrects et respectables, plus Jean les descend dans la boue. Peu imaginable, qu’ils viennent de loin pour l’écouter et pour se faire rabaisser.

Et, ou faut-il dire mais, il ne les rabaisse pas seulement par des mots. « Changez de vie, dit-il, reconstruisez toute votre personne et toute votre vie, faite table rase avec ce que vous aviez fait et pensé avant. » À ceux qui veulent mettre cet appel en œuvre, il offre un signe fort de cette conversion : il les rabaisse encore plus, physiquement cette fois-ci. Il les fait entrer dans le fleuve, puis il les fait descendre de sorte que même leur tête disparaît dans les flots. « Voilà, dit-il, le lavement qui vous nettoie des souillures de votre vie jusque maintenant. Vous êtes morts à cette vie-là, comme noyés. En sortant de l’eau, comme des nouveaux-nés, vous pouvez commencer une vie nouvelle. » Et ils sont nombreux à vouloir changer de vie, Jean en est occupé du matin au soir. Même les chefs religieux viennent se faire plonger dans l’eau, alors que Jean les insulte avec insistance.
Et puis, parmi les foules, arrive un homme dont Jean sait immédiatement qu’il n’est pas comme les autres. N’avait-il pas dit qu’il n’est là que pour préparer la venue d’un autre, bien plus grand que Jean ? Il n’a encore pas bien vu cet homme, assez jeune, couvert de poussière et venant de loin puisqu’il parle avec l’accent de la province du nord. Mais il sent : celui-là, il est différent. Je dois m’incliner devant lui.
Mais l’autre s’est bien mis dans la file de ceux qui veulent se faire baptiser. C’est pas possible ! Lui, le maître, ne peut pas s’incliner sous la main de son serviteur Jean ! L’inverse serait juste ! Donc, Jean proteste. « Qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’as rien à faire dans cette file ! Je ne peux pas te baptiser ; au contraire ! C’est toi qui devrais me baptiser moi ! » Et l’autre lui sourit. De ce sourire dont il a le secret. Il dit à Jean : « Ne résiste pas, fais seulement ce que je te demande. Il faut bien accomplir la justice. » Jean le regarde. Ce ne sont que des instants, mais pour lui c’est une éternité. L’autre semble l’encourager des yeux. Finalement Jean hausse les épaules et entre dans l’eau. « Si tu insistes… alors, ne perdons pas de temps. Viens ! » Il pousse l’autre sous l’eau, puis le relève. Sans attendre, l’autre homme regagne la terre ferme. Il semble touché par quelque chose que Jean ne peut pas voir, puis tous entendent une voix du ciel : « celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mon plaisir. »
Ça fait de longues années que je connais cette histoire, avec les différentes nuances que lui donnent les quatre Évangélistes. Régulièrement elle est interprétée par sa fin : par la proclamation publique que Jésus est Fils de Dieu. Mais personne ne s’est jamais attaqué à la question qui est pourtant centrale dans l’épisode, et que visiblement Jean s’est posée : pourquoi Jésus vient-il demander le baptême ? Le baptême de Jean est un rite de purification des péchés commis. Or, Jésus est sans péché, selon les Écritures. À très juste titre Jean veut donc lui refuser le baptême : on n’accomplit pas un rite sur quelqu’un qui n’en a pas besoin. On ne donne pas de médicament à celui qui n’est pas malade. N’empêche qu’il est là et qu’il insiste pour être baptisé. Pourquoi donc ?
Si nous regardons les Évangiles, nous pouvons constater : dans les quatre livres, c’est la première fois que Jésus adulte vient sur scène. Chez Marc et Jean, toute l’histoire commence par là, avec le prélude du cantique introductif chez Jean. Matthieu et Luc ont les récits de l’enfance, mais le début de l’action adulte de Jésus, c’est le baptême. À partir de ce moment, Jésus commence à agir en ce Jésus que nous connaissons : il accomplit des miracles, des signes, des guérisons, et prêche l’Évangile du Royaume de Dieu. Avant… ah oui, qu’est-ce qu’il a fait avant ? Nous l’ignorons. Nous pouvons seulement supposer qu’il a travaillé dans l’atelier de Joseph, qu’il a appris le métier de charpentier et d’entrepreneur du bâtiment. Et maintenant le baptême qui devient le moment pivot vers une existence toute nouvelle. Alors, nous pouvons dire que Jésus a renoncé à sa vie antérieure pour être libre à vivre la vie que Dieu attend de lui.
Et c’est là que les choses prennent un sens. C’est là que Jésus trouve sa place entre tous les autres. Comme eux, il veut être baptisé en signe du renoncement à la vie qu’il a menée jusqu’alors. Comme eux, il demande à être libre pour prendre une voie toute autre, celle que Dieu lui prévoit. Libre pour accomplir la volonté de Dieu.
Même Jésus doit être libéré du passé. Quelle découverte !
Qu’est-ce que cela dit pour nous ? Comme beaucoup, j’ai été baptisé à un âge bien jeune, je n’en ai aucun souvenir, mais à demander à ma mère, ma vie n’a pas brusquement changé d’un jour à l’autre. Les moments de changement radical sont venus bien plus tard. Parfois j’avais le choix, parfois il m’était imposé. Certains choix étaient douloureux à prendre. Souvent, il a fallu du temps pour que vraiment le passé appartienne au passé, qu’il ne hante plus mes jours et mes nuits. Et encore, c’est une grâce de pouvoir abandonner au passé ce qui est derrière nous ; j’ai rencontré des personnes qui n’ont jamais pu aller de l’avant.
Nous voyons aussi que Jésus n’a pas juste tiré un trait sous sa vie antérieure ; il a eu recours à un rite, il a demandé à un autre de lui faire faire ce pas en avant. Nous avons le droit de demander à une autre personne de nous aider à être libérés. De nous annoncer, nous notifier que Dieu efface nos passifs, que Dieu nous regarde avec bienveillance et confiance. Nous ne pouvons pas nous-mêmes nous le dire ! De même, soyons prêts à rendre ce service à une personne qui nous le demande. Même si elle n’ose pas le formuler, mais que sa demande s’inscrit sur son visage, dans sa façon d’être : soyons prêts à lui dire, « Dieu t’aime. » Il est possible de prier ensemble sans dire un mot, juste en se tenant les mains. Dieu entend les cris du cœur.
Jean aussi a dit d’abord : « hé ho, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez toi ; comment veux-tu que moi, je t’exprime la grâce de Dieu ? Moi, à toi ? C’est mettre la charrue devant les bœufs, mon cher ami ! » Mais ce qu’il a appris, je vous le transmets comme je l’ai reçu à mon tour : tu as été touché par la grâce de Dieu, donc tu es capable de la donner. C’est ainsi que Dieu l’a prévu. Fais donc ce que Dieu te rend capable de faire, sois une aide pour tes frères et sœurs.
Et la grâce de Dieu s’accomplit, encore et encore. Qu’il en soit loué !
Amen.