non au sacrifice

Chants : ARC 620 ;  ; 430

Lectures : AT : =pr.

Epître : Hébr 5, 7-9 Évangile : Mc 10, 35-45

PR : Gen 22, 1-13

Il y a des textes dans la Bible que nous connaissons tous depuis l’École Biblique, mais que nous trouvons probablement tous horribles. Un de ces textes nous est donné pour ce dimanche.

Oui, ce texte est horrible. Comment Dieu peut-il demander à un père de sacrifier son enfant ? Comment peut-il demander à celui avec qui il a conclu une alliance, de tuer l’enjeu majeur de cette alliance ?

A différents endroits dans la Bible, il est fait allusion à ce texte. Entre autres, pour montrer à quel point Abraham est obéissant. Qu’il préfère obéir à un ordre qui lui tord le cœur, plutôt que de raisonner, de dire à Dieu, « eh, vieux, t’as certainement oublié, mais, si le p’tit là, s’il n’est plus là, comment veux-tu que j’aie des petits-enfants et toute cette descendance que tu m’avais promis ? »

D’autres textes prennent notre passage pour preuve de la grande foi d’Abraham. Qui a cru que Dieu peut réaliser ses promesses même s’il tue l’enfant, la personne sur laquelle toute la promesse repose.

Ou peut-être que Dieu sauvera l’enfant in extremis.

Mais un autre message est au centre de notre passage : Dieu ne veut pas le sacrifice de cet enfant. Il ne veut pas que le sang d’un être humain soit versé. Il ne veut pas que des parents soient forcés à laisser aller leurs enfants vers une mort certaine, en sacrifice sur un autel quelconque.

Et je vous pose la question si vous croyez que nous sommes en droit de condamner cette exigence de Dieu, de condamner ce père qui, la mort dans l’âme, amène son fils au sacrifice.

Nous sacrifions des hommes et femmes sur… par exemple, sur l’autel de la guerre juste. Tous les mois, des soldats meurent en Afghanistan, parce qu’ils y mènent une guerre contre une partie de la population de ce pays. Soi-disant pour les autres Afghans, mais qui ne les ont pas appelés. Des hommes et femmes, jeunes soldats, sacrifiés sur l’autel d’une idéologie occidentale.

Onze personnes meurent chaque jour sur les routes de notre pays. Onze personnes par jour, dont au moins dix pourraient vivre en bonne santé, s’ils n’avaient pas été sacrifiés par des bourreaux sur l’autel de l’alcoolisme et sur l’autel de la vitesse, sur l’autel du Je-fais-ce-que-je-veux et sur l’autel du Je-suis-le-meilleur.

Trente-cinq ans après l’abolition de la peine capitale, un bon nombre de Français songe toujours à la remettre en vigueur. C’est un phénomène qui vient en vagues et qui a ses crues à chaque fois que nous entendons parler d’un enfanticide. Mais… ça montre que nous sommes prêts à sacrifier des vies pour notre morale à nous.

D’autres vies sont sacrifiées de façon plus subtile : là où des hommes et femmes deviennent malades à cause des conditions de leur travail. Nous avons entendu parler des suicides dans les entreprises Renault, France-Télécom, Peugeot, EDF, Thalès, H&M. Il y en a d’autres. En France, chaque jour, un homme ou une femme se suicide à cause de son travail. Et il y en a beaucoup qui se traînent au travail, ayant peur de ceux qu’ils vont y trouver, et n’osant plus espérer une amélioration. Beaucoup qui sont en arrêt longue durée à cause des souffrances causées par les conditions de travail. Par le harcèlement des collègues ou des supérieurs, ou même des deux.

Des vies, des existences sont sacrifiées par les licenciements au profit d’un meilleur rendement pour les shareholders, les propriétaires des actions. Qu’ils perdent les bases économiques pour vivre, pour faire vivre leurs enfants ? Peu importe, tant que j’ai une bonne dividende…

Des vies, des peuples entiers sont sacrifiés par ceux qui jouent le jeu spéculatif sur le marché des aliments. Quelques dizaines de spéculateurs ont pu faire grimper les tarifs du blé ou du riz à des sommes astronomiques, que les pauvres producteurs de ce même blé n’ont jamais connus, ils sont payé le moins possible, et qu’ils sont incapables de payer pour le fruit de leur travail. Car, leur salaire ne leur permet pas d’acheter le produit de leur travail.

Non, Dieu ne veut pas de sacrifice d’homme. Il veut notre vie, pas notre mort. Il ne veut pas que nous sacrifiions un de nos semblables sur les autels de notre convoitise, de notre orgueil, de nos quêtes de pouvoir, de richesses matérielles, de respectabilité. Il ne veut pas non plus que nous sacrifiions nos semblables sur l’autel de nos peurs.

Dans le récit biblique que nous avons entendu, un autre prendra la place d’Isaac sur l’autel. Parce qu’il faut bien un sacrifice – non pas pour Dieu. Dieu est plus grand que le sacrifice, il voit dans nos cœurs et voit bien même ce que nous cachons aux autres. Les coins noirs, les chambres fortes de nos souffrances et de nos pulsions retenues, Dieu les voit.

Le sacrifice, c’est pour nous, les humains qu’il y en a. Ce sont nous qui en avons besoin. Nous en avons besoin parce que comme Thomas, nous avons besoin de voir pour croire. Parce qu’il nous faut des actes symboliques, des actes rituels, pour pouvoir suivre du fond de notre cœur. Nous avons besoin de quelqu’un qui porte nos fardeaux pour nous, nos souffrances, nos accusations et nos condamnations.

Et donc, pour que sacrifice il y en ait, Dieu donne une victime en substitution. Dans notre passage, c’est un bélier qui s’est pris les cornes dans les ronces. Un mouton, envoyé par Dieu pour être sacrifié, et qui a des ronces autour de la tête – ça vous dit quelque chose, les enfants ? Et les grands ?

Oui, en effet. Il vaut mieux qu’un homme meure pour le peuple, et que la nation ne disparaisse pas, dit le Grand-Prêtre dans le conseil. Il vaut mieux qu’un bélier meure pour que la nation entière ne disparaisse pas, dit Dieu. Il vaut mieux que l’Agneau de Dieu soit sacrifié pour que l’humanité entière puisse vivre. Cette humanité qui si souvent ne veut rien voir et rien savoir du Dieu qui la maintient en vie.

Dans un des « chants du serviteur », le prophète Ésaïe décrit les souffrances de ce serviteur de Dieu, et conclut, « en ses meurtrissures, nous avons la vie ». Jésus s’est donné, il a donné sa vie, il est mort d’une mort atroce, pour que nous puissions vivre. Que nous l’acceptions silencieusement comme le disciple bien-aimé, que nous ayons besoin de courir au tombeau et de voir le tombeau vide pour croire que cette mort, ce n’est pas la fin mais juste le début de l’histoire, ou que nous ayons besoin de mettre la main dans ses plaies pour croire, Jésus est mort pour nous tous. Et tous ceux qui s’y attachent auront la vie.

L’Entraide, qui tient son A.G. aujourd’hui, veut contribuer à ce que ce message soit transmis. À pallier les souffrances des victimes sacrifiées sur les autels de l’inhumanité, et à leur offrir la vie.

Amen.

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