indigne – ou juste remis à sa place ?

Chants : ARC 223,1-4 ; 143 ; 423 ; 539

Lectures : AT : Jér. 9,22-23

Épître : 1Cor. 9, 24-27 Évangile : Mt 20, 1-16a

PR : Lc. 17, 7-10

La parabole des serviteurs inutiles est un des passages les plus durs à digérer de tous les évangiles. Elle nous paraît à des années lumière du message du Dieu d’amour qui ne veut pas être un maître-esclavagiste mais un père.

Or, il y a deux types de lectures bibliques que nous risquons facilement de mal comprendre : celles qui nous arrangent, et celles qui nous contrarient. Le remède, dans les deux cas, est une étude approfondie du texte.

Plusieurs traductions contemporaines essaient de réduire la cruauté du passage, notamment du mot « inutile ». La TOB le rend par « serviteurs quelconques », la Bible en Français courant dit carrément « de simples serviteurs », et Maurice Carrez, éditeur du Nouveau Testament interlinéaire, traduit par « non indispensables ». Sauf que le grand dictionnaire nous apprend que le mot en question a bien le sens « inutile, bon à rien », peut-être pour notre verset aussi « misérable, indigne, sans valeur » (mais dans un sens non moralisateur). Mais attention, quand on insinue un sens particulier pour un seul texte, il faut bien veiller à ne pas falsifier le texte selon nos idées !

Une autre piste : le contexte, car la suite des épisodes n’est pas le fruit du hasard. Après cette parabole, commence une nouvelle histoire, Jésus avance vers Jérusalem et rencontre les dix lépreux ; il les guérit, mais un seul revient pour lui dire merci. Voilà déjà un aspect d’éclairé. Si le serviteur ne mérite pas qu’on lui baise les pieds juste pour avoir fait son devoir, Jésus qui ne nous doit rien et nous offre tout par pure gentilesse, mérite bien qu’on lui soit reconnaissant.

Mais qu’est-ce qui précède ? Nous trouvons Jésus seul avec les disciples ; il leur recommande de bien faire attention à leur attitude envers tout le monde, et de pardonner généreusement. Les disciples répondent : « augmente notre foi ! » Jésus répond : il est vrai, vous n’avez pas de foi pour une graine de moutarde, et raconte cette parabole.

Le sujet est donc du domaine de la foi. Tiens. Les disciples semblent bien sentir que sans la foi, il est impossible de remplir les exigences de Dieu. Que leur propre foi ne suffit pas, qu’il leur faut l’aide de Dieu. Et Jésus leur raconte cette parabole pour un double enseignement :

premièrement, il ne suffit pas d’avoir de la foi. L’apôtre Jacques écrit que la foi qui ne porte pas de fruit, est morte. Et nous ne sommes pas les seigneurs qui se reposent et attendent que la foi – donc Dieu ! – fasse ce qui est nécessaire ; il est à nous de nous engager. À nous de nous lever et de bouger les choses ; à nous de nous rendre utiles à l’Esprit Saint.

Deuxièmement, qu’avec tout ce que nous pouvons faire pour inviter à la connaissance du Christ, pour servir l’Église existante, pour proclamer l’Évangile, pour soigner les malades et soutenir les mourants, cela ne peut pas nous être compté comme mérite. C’est juste d’avoir rempli notre devoir, et en aucun cas nous ne pourrions prétendre à en tirer un quelconque profit. Et c’est bien humain de vouloir s’attribuer des mérites…

Il est bien aussi de se rappeler que les paraboles de Jésus comportent toujours une forte note de surréalisme ou d’exagération. Le semeur par exemple est très mauvais économe, il gaspille pour le plaisir de jeter la semence sur la pierre et sous les ronces. Le père du soi-disant fils prodigue délaisse son métier et passe ses journées à attendre le fils parti ; l’autre fils gère seul l’entreprise sans pour autant s’attribuer ce qui lui revient, et de plus est étonné que le père se réjouit de voir l’autre revenir à la maison. Sans parler du figuier qui ne donne pas de fruit, ce qui est déjà assez invraisemblable, ou du berger qui délaisse tout le troupeau pour chercher la seule brebis perdue, ce qui peut valoir la perte du troupeau entier sans même qu’il puisse être sûr de ramener la perdue.

Donc, oui, un bon maître se montrera reconnaissant envers un serviteur qui, après une longue journée dans les champs, lui prépare un repas succulent. Prenant soin de ses serviteurs, ne serait-ce que pour préserver leur capacité de travail, il lui laissera peut-être même manger avant de l’appeler à nouveau au service.

Mais attention aux mots : le maître ne lui sera pas reconnaissant du pur fait d’avoir rempli sa tâche. Ça, effectivement, c’est un dû, il n’y a pas de mérite. Par contre, il y a bien des manières de s’acquitter de son dû : en grinçant les dents et en faisant juste ce qu’il faut – ou avec engagement, en cherchant à faire au mieux possible, à servir un repas qui non seulement remplit le ventre mais aussi égaye le cœur, par le soin de sa composition, la finesse des ingrédients et des épices, sans oublier la beauté de la présentation.

Et c’est justement là que Jésus nous avertit. D’une que le travail pour le Royaume de Dieu ne connaît pas les 35 heures, et qu’il serait une erreur de nous dire que nous en avons tant fait, maintenant c’est aux autres de s’appliquer, et nous nous reposerons.

De deux, que c’est bien et agréable si nous mettons du nôtre dans notre travail, l’accomplissant non pas avec une moue des jours de pluie, mais en nous réjouissant de pouvoir contribuer à ce Royaume toujours à construire. Mais que ce n’est pas notre engagement qui impressionnera Dieu. Nous n’en gagnerons pas d’avancement plus rapide, ou de chambre avec vue sur la mer ; nous n’en obtiendrons pas des RTT supplémentaires.

En un mot, Jésus nous dit de ne pas nous engager pour nous-mêmes. Pas pour notre bénéfice, pour améliorer notre situation. L’attention de Dieu ne s’achète ni ne se vend. Et elle ne dépend pas de notre travail. « Augmente notre foi », demandaient les disciples. Justement, la foi en grandit, de voir que bon ou mauvais travail n’affectent pas l’attention de Dieu. Mais qu’il pourvoit pour notre bien indépendamment de notre travail.

Où est donc le mérite de bien travailler ? Eh bien, il n’y en a pas. L’engagement pour le Royaume de Dieu nous devient naturel, comme d’ouvrir les yeux ou de respirer. Y a-t-il un mérite à se réveiller le matin ? Peut-être une maman dit-elle merci à ses enfants parce qu’ils sont là… et les enfants se demanderont ce qu’elle raconte, puisqu’ils n’imaginent même pas ne pas être avec leur maman. Peut-être un enfant dit-il merci à ses parents pour le petit déjeuner (oui, il paraît que ça arrive), mais pour les parents ce serait impossible de lui laisser avoir faim. C’est normal, c’est naturel, il n’y a pas de mérite.

Peut-être Dieu sera-t-il content de notre engagement, peut-être les autres nous admirent-ils pour tout ce que nous faisons malgré le poids de l’âge et des maladies, mais : c’est normal, il n’y a pas de mérite, et en plus si je ne le faisais pas ça me manquerait. C’est mon travail, c’est mon rôle, c’est remplir ma place, rien de plus.

Amen.

Publicités