qui suis-je ?

Chants : ARC 97 ; 891 ; 427 ; 471 (après la Cène)
Lectures : AT : =PR.
Épître : 2Cor. 4, 6-10 Évangile : Mt 17, 1-9

PR : Ex. 3, 1-14
C’est une de ces histoires qu’on raconte autour du feu. Et aussi un moment décisif dans l’histoire des descendants de Jacob qu’on nomme Israël. Voyons donc le prince adopté, tiraillé entre deux peuples et deux cultures, fugitif pour avoir commis un crime capital, qui garde maintenant les brebis et les chèvres d’un prêtre madianite qui est aussi son beau-père – ce qui lui ajoute une troisième culture. Il traverse les steppes, et sur la montagne sacrée découvre un buisson en feu. « Je veux », dit-il, aller voir.

Et là, oyez vous qui voyiez, du buisson on l’appelle. Et il répond « me voici ». Il se voile le visage, il ne voit plus rien. Il ne voit pas Dieu qui se voile des flammes, se retire à la vue pour se révéler en parole.

Dieu et Moïse, Moïse et Dieu. Ils discutent. Parole et contre-parole. Appel et refus. Ici Moïse qui veut – et ne veut plus. Là Dieu qui est, et qui sera. Moïse qui, hardi, a dit : « je veux aller et voir », et « me voici ». Et qui maintenant se demande : « qui suis-je pour y aller ? » Et Dieu qui s’ajoute d’autres voiles, qui se retire de la compréhension humaine. D’abord, bien concret, « je suis le Dieu d’Abraham, Isaac et Jacob. », il devient le Dieu qui accompagne : « Je serai avec toi. » Pour ensuite se retirer dans l’énigme impersonnelle : « je suis qui je serai », et un peu plus tard : « C’est là mon nom à jamais. » Ce n’est plus le copain d’Abraham, c’est la transcendance pure. Le Dieu grand et lointain.

Qui suis-je ? Qui es-tu ?

Le prince déchu, meurtrier fugitif, pasteur du désert, osera-t-il accepter une autre transformation pour devenir porte-parole d’un peuple sans droits, son meneur et son souffre-douleurs ? Va-t-il se révéler à la hauteur de la charge ?

Dieu, lui, se révèle, paradoxalement dans les mêmes draps dont il se couvre : j’ai vu. Vu la misère. J’ai entendu. Entendu les plaintes. Et encore, j’ai compris. Compris la souffrance.
Il est loin, celui qui discutait avec Abraham, qui lui partageait ses projets et acceptait de marchander comme au bazar perse. Là, c’est le souverain de la création qui se met en avant, celui qui peut pousser le régent réputé le plus puissant du monde à renoncer à ses projets.

Et Moïse qui ne sait plus qui il est. Est-il assez homme pour se confronter à ce Dieu, ce connu-inconnu, ce dévoilé-caché, ce feu qui ne réduit pas en cendres ? Est-il assez prince royal pour pouvoir approcher le divin, ou n’est-il qu’un usurpateur, de sang commun, prince par adoption et prêtre par mariage, sans en être digne par lui-même ? Qui suis-je ? Et qui es-tu, toi qui me rencontres ?

Il a vu, il a entendu, il a compris. Vu leur misère, entendu leur plainte, compris leur souffrance. Et il n’en reste pas là. Il se laisse toucher, il se laisse lier par la plainte des Israélites. Celui qui fait des montagnes son marche-pied et des nuées son trône, maintenant il laisse là sa cour céleste, il se défait de sa gloire et sa toute-puissance et s’enveloppe des flammes qui ne carbonisent pas, pour seul outil et seule arme il prend sa voix qui appelle Moïse. Il l’appelle, et il le tient à distance. Il l’envoie en route, et il lui fait retirer ses sandales. Oui, parce qu’il a vu, entendu, compris, Dieu envoie.

Qui suis-je pour que tu m’envoies ? Et encore, qui es-tu pour que tu m’envoies ?

Moïse voit clairement tout ce qui ne va pas chez lui. Ses attaches culturelles mitigées : les Israélites vont-ils l’accepter comme un des leurs ?, son passé qui peut lui coûter cher : il peut être arrêté et condamné pour meurtre, le manque de légitimité : croiront-ils que je suis envoyé par un Dieu ?, finalement sa parole qui trébuche : n’est-il pas ridicule, le messager qui n’arrive pas à parler ? Et dans tout cela se traduit sa peur d’aller vers l’inconnu, déclencher des événements qu’il ne maîtrisera pas. Et aussi le questionnement : mais qui es-tu pour m’envoyer ainsi ? Que leur dirai-je quand ils me demandent qui est cette voix qui t’a envoyée ? N’est-on pas bon pour l’asile quand on entend des voix qui parlent des braises ?

Les supposées questions des Israélites traduisent son propre questionnement. Après tout, les flammes ne parlent pas, et les divinités qu’il connaît se manifestent surtout par l’intermédiaire du prêtre, dans l’enceinte même du sanctuaire ; ils ne parlent pas à travers les phénomènes naturels si étranges qu’ils peuvent être.

Bien sûr, s’il n’est pas convaincu lui-même, les autres ne le croiront pas. Mais avant de dire « qui es-tu pour que les autres te fassent confiance ? », la question est : « qui es-tu pour que je te fasse confiance ? »

Dieu répond à cette mise en question par la parole d’abord. Puis par des signes. La première parole renvoie aux ancêtres : je suis le Dieu de tes pères, Abraham, Isaac, Jacob. Ils sont mort depuis des siècles, mais je suis toujours là, et la promesse que je leur ai faite, n’est pas oubliée.

La deuxième parole est une sorte de néologisme : JE SUIS le JE SUIS. Le verbe être a besoin d’un complément : je suis grand, je suis petit, je suis sur place, je suis celui qu’il te faut – mais « je suis » comme affirmation absolue, c’est nouveau. Être dans le sens exister, l’étant comme opposition au néant – c’est de l’inouï. « Je suis. » Comme la mer, comme la montagne, comme un rocher, comme la création même – Dieu est.

La troisième parole, c’est la promesse : si vous me faites confiance, vous viendrez me rendre un culte ici même, à de nombreux kilomètres du règne du Pharaon. Vous serez libres, vous habiterez la terre que j’ai promise à Abraham. Et encore, cette promesse s’adresse à tous les Israélites, mais d’abord, en premier, à Moïse lui-même. Si Moïse ne se laisse pas convaincre, il ne transmettra pas le message au peuple entier.

Et Moïse découvre : la réponse à sa question : qui suis-je ? n’est pas en lui. Elle jaillit de la rencontre avec le Dieu vivant, elle est dans la mission que Dieu lui confie. Plus encore : elle est en Dieu. Dieu EST, et je suis celui qu’envoie le Dieu qui EST.

Par la parole du Dieu qu’il ne saurait voir, Moïse devient celui qu’il est.

Et ce n’est que le début d’une longue histoire…

Amen.

En méditation après la prédication, je vous invite à écouter un poème que Dietrich Bonhoeffer a écrit pendant son incarcération, et qui touche la même question : qui suis-je ?

Publicités