Heureux qui peut croire

Chants : ARC 96 ; 628 ; 629 ; 607

Lectures : AT : 2Rois 5, (1-8)9-15(16-18)19a

Épître : Rom. 1, (1415)1617 Évangile : Mt 8, 5-13

PR : Jn. 4, 4654 lu plus tard

Jésus a fêté la Pâque à Jérusalem, puis traîné un peu par-ci et par-là, avant de quitter la Judée. Il a discuté avec la femme au puits, et maintenant il est de retour en Galilée. Écoutons le récit de Jean 4, 46-54.

Cana n’est pas loin de Nazareth. Pour descendre à Capharnaüm, il faut prévoir la journée. Si l’officier romain prie Jésus de faire ce chemin, ce n’est donc fort probablement pas pour obtenir un spectacle particulier. Au contraire, c’est par amour pour son fils, et souci de sa vie. L’évangéliste nous dit bien que le fils est mourant. Et pourtant, Jésus semble refuser la demande, comme si c’était une blague ou comme si on lui avait demandé de faire voler un bout de bois ou de faire disparaître une verrue sur la main. « Si vous ne voyez pas de miracles et de signes, vous ne croyez donc rien. »

Il y a longtemps déjà, un collègue pasteur rhénan se plaignait lors d’une rencontre que ses paroissiens ne croyaient en rien, que les seuls à venir régulièrement au culte étaient l’organiste et le sacristain, mais qu’ils étaient payés pour, et que s’il ne voulait pas prêcher aux bancs vides, il fallait organiser des spectacles, de l’événementiel et surtout, surtout : des repas. Parce que, disait-il, plus encore qu’aux miracles ils croient en une assiette bien remplie.

Je pense, sincèrement, que mon collègue a un peu exagéré, et que peut-être c’était lui qui manquait un peu de foi, parce qu’il ne pouvait pas croire que la parole de Dieu rassemble des gens même si on ne leur fait pas de spectacle, et si on ne leur prépare pas la soupe.

Mais je trouve aussi que Jésus est injuste avec cet officier romain. N’est-ce pas une expression de foi que cet homme s’adresse à un inconnu, un prédicateur d’une autre religion, pour lui demander la vie de son enfant ? N’est-ce pas déjà croire sans voir, croire sans avoir vu de signes et de prodiges ?

Et j’admire la réponse du père. Il n’entre pas du tout dans la réflexion de Jésus, il insiste juste sur sa demande : Seigneur, il faut y aller, mon enfant est en train de mourir. Ce qu’il ne dit pas, mais qu’il pense très fort et qui résonne en ce qu’il prononce, c’est : laisse-moi la paix avec tes considérations sur croire ou pas croire, je n’en ai rien à faire. Ce qui importe, ce qui compte maintenant et tout de suite, c’est la vie de mon fils, alors garde tes réflexions pour toi et bouge tes pieds qu’on y aille !

Croire sans avoir vu des preuves, c’est un des grands thèmes dans l’évangile selon Jean. Du début à la fin, jusqu’à Pierre qui doit voir le tombeau vide alors que le disciple bien-aimé croit sans avoir vu, ou Thomas le gémeau. C’est la question cruciale pour la jeune Église, et pour toutes les générations depuis : nous sommes appelés à croire en Jésus sans avoir vu le moindre indice. Croire sur parole, croire sur témoignage.

Qui n’a jamais douté ? Qui n’a jamais désiré un signe manifeste de la puissance de Dieu ? « Que Dieu se montre seulement » (Ps.68), qu’il démontre sa présence, sa bienveillance pour nous ? Comme s’exclame aussi le prophète Ésaïe (ch.64) : « Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais, tel que les montagnes soient secouées devant toi, tel un feu qui brûle des taillis, tel un feu qui fait bouillonner des eaux, pour faire connaître ton nom à tes adversaires ; les nations seraient commotionnées devant toi. »

Et nous restons sur notre faim. Dieu ne se montre pas, il agit en secret, sans déchirer les cieux et sans ébranler le monde. Il n’est pas facile de dire alors, comme cet officier romain : « ce que je te demande, c’est d’agir, ne vois-tu pas que j’ai confiance en toi ? » De bassiner Dieu de nos demandes jusqu’à ce qu’il agisse, comme Jésus le rappelle dans la parabole de la veuve et du juge corrompu. De répéter la demande jusqu’à ce qu’il l’entende et réagisse.

Et pourtant, c’est ce qu’il y a à faire… et je crois que nous avons le droit de vraiment demander à Dieu ce que nous désirons du fond du cœur. De demander la guérison même si elle paraît impossible. De demander la réconciliation même si l’autre a coupé tous les ponts. De demander le changement de notre situation. Si je dis, « ce qui m’arrive c’est la volonté de Dieu, je n’ai pas le droit de demander que ça change », est-ce que c’est de la soumission – ou est-ce que je ne crois pas vraiment que Dieu m’écoute quand je lui parle ?

Après, c’est toujours de la décision souveraine de Dieu s’il accomplit mes prières ou s’il préfère une autre issue. Je sais des chaînes de prière qui se sont tenues autour d’un malade, et il n’a pas été guéri. Mais j’en sais aussi où une guérison inattendue et pour les médecins inexplicable est arrivée. Seul celui qui tente sa chance peut gagner. Si nous ne faisons pas entendre nos désirs à Dieu, il n’a pas de chance pour y répondre !

L’officier romain, lui, insiste : « il faut y aller, Seigneur, mon fils meurt ! » Jésus lui répond : je n’ai pas besoin d’y aller. Je peux te dire d’ici : ton fils va vivre. Et l’évangéliste ajoute que l’officier croit en cette parole, qu’il s’en va pour retrouver son fils, non pas déçu de ce guérisseur qui l’a renvoyé mais en espérant trouver son fils mieux. Que la fièvre baisse, que l’enfant mange et boive et ne sombre plus entre délires et épuisement. Il y va, peut-être avec ce pincement au cœur : et si ce n’est pas vrai ?

Mais déjà viennent vers lui les employés de maison partis à sa recherche pour lui dire : « la fièvre a baissé, ton enfant va mieux ! » Et il s’avère que la fièvre a baissé juste au moment où Jésus disait : « va, ton fils vivra. »

À nouveau, l’évangéliste dit : et il crut, et avec lui toute sa maisonnée. Cette fois-ci ce n’est pas seulement la confiance en une seule parole. Cette fois-ci, croire est une confiance absolue, en ce Dieu des Hébreux et son Envoyé – même à distance. C’est la foi qui se confie corps et âme à Dieu, qui lui est reconnaissante pour les moindres bienfaits, qui fait appel à Dieu pour tout souci petit ou grand, la confiance d’un petit enfant en son Père : Papa est là, tout va bien. Heureux à qui il est permis de croire comme cet officier romain !

Amen.

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