Témoin non oculaire

Chants : ARC 367 ; 380 ; 552 ; 593

Lectures : AT : És. 60, 1-6  Épître : Eph. 3, 2-6 Évangile : Mt 2, 112

PR : Jn. 1, 1418

Un peu moins de deux semaines après Noël, le calendrier liturgique marque une grande fête qui passe souvent aux oubliettes, alors que le calendrier classique la valorisait plus que Noël : l’Épiphanie, la Fête de l’apparition du Seigneur. C’est le 6 janvier. Les dimanches suivants sont comptés « après l’Épiphanie », pas « après Noël ». Et le calendrier classique ne connaît pas de « dimanche ordinaire »…

Pour ce jour de l’Épiphanie, nous est proposé pour la prédication la fin de l’ouverture de l’Évangile selon Jean. L’Évangéliste a parlé de « la lumière », il a introduit Jean qui n’est pas la lumière mais qui la désigne, et il revient au terme de « la parole ». C’est comparable à un opéra baroque ; l’ouverture a été jouée par l’orchestre, et devant le rideau encore fermé s’est présenté un homme qui va nous donner l’introduction à la scène et à ce que nous allons voir et découvrir. C’est Jean le Baptiste. Mais bizarrement, alors que Jean y est déjà et s’apprête à prendre la parole, l’auteur lui-même monte sur scène et nous explique qui est Jean, et que Jean n’est pas le héros du spectacle. Lecture du texte.

En fait, ce n’est pas tant Jean le Baptiste qui témoigne ici, mais l’évangéliste, ou peut-être ses disciples éditeurs de l’évangile. Il pose les marques dans lesquelles se jouera tout ce qui suit : au centre, cet homme qui fut avant la création du monde et qui est véritable Fils de Dieu, engendré et non créé comme souligne l’épître aux Hébreux et par la suite, le symbole de Nicée et Constantinople.

Il a donné plein de grâces ; il a fait briller dans le monde la grâce et la vérité divines. Il est Fils de Dieu, Dieu lui-même, et il a dévoilé aux humains ce que personne n’ jamais pu voir : Dieu dans sa gloire.

Ainsi, l’évangéliste tend l’arc vers l’épisode de Thomas, qui doit entendre que « heureux celui qui croit sans avoir vu ».

L’évangéliste lui-même a vu. Il est témoin oculaire. Contrairement à ses disciples, les rédacteurs finaux de ce témoignage, qui n’ont pas vu Jésus – ni avant ni après la résurrection.

Et le Baptiste ? Luc nous raconte une parenté entre Elisabeth, la mère du Baptiste, et Marie, la mère du Christ. Mais nulle part, même pas chez Luc, n’est raconté que les deux garçons avaient des relations familiales, ni même qu’ils se connaissaient. Leurs messages même sont assez différents. Nous pouvons donc supposer que Jean-Baptiste ne connaissait pas Jésus plus que ça. Même que Luc raconte les doutes qui s’emparent de Jean, une fois qu’il est en prison, et là encore rien ne laisse supposer quelque amitié entre les deux hommes.

Et pourtant. Jean est témoin du Christ, comme le peintre Matthias Grünewald le représente sur le célèbre rétable d’Issenheim. Témoin de la croix qu’il n’a pas pu voir, témoin du Christ préexistent qu’il n’a pas pu voir non plus. Témoin d’une vérité reçue, d’une grâce offerte.

C’est là que nous rejoignons le Baptiste et les disciples de l’évangéliste, oui, l’évangéliste lui-même aussi qui dit de lui-même, du disciple bien-aimé du Christ, qu’il crut en la résurrection sans avoir vu le vide du tombeau.

Ils sont transmetteurs d’une vérité reçue. Ce n’est pas pour rien que Moïse y est évoqué, transmetteur lui aussi, d’une autre expression de l’amour de Dieu. Comme Moïse écrivit dans la pierre la loi divine, et même s’il s’agit peut-être seulement des dix commandements, et posa ainsi la pierre fondamentale de l’alliance du Sinaï, de même l’évangéliste écrit sur papyrus le message de la grâce dans la vérité qui est Jésus-Christ, et donne ainsi la base de l’alliance de la croix dans laquelle nous vivons.

Nous en sommes héritiers comme les disciples de l’évangéliste. Et nous avons fait nos propres expériences avec le Christ vivant. C’est du moins ce que je souhaite à chacun d’entre nous !

Mais personne ne l’a jamais vu. Personne d’entre nous n’a jamais pu dire « voyez, là, c’est lui », ni même avec certitude que tel événement est l’effet du Christ.

Dans le récit de Matthieu que nous avons entendu, les mages ont vu une étoile. Une étoile est née. Sans en savoir d’avantage, ils se mettent en route. Il y a aussi les autres, les scribes et les prêtres, qui connaissent les écritures. Ils partagent leur savoir, ils tirent les bonnes conclusions – mais ils restent immobiles, campent sur leurs positions ou leurs acquis. Never touch a running system – surtout ne change rien à un système qui fonctionne. C’est une règle informatique, et aussi une règle politique.

Ils n’ont pas compris que la nouvelle étoile s’inscrit dans la continuité de l’histoire de Dieu avec les siens, depuis avant la création. Qu’en campant sur leurs positions, alors que Dieu évolue, ils s’éloignent de Dieu.

Les mages d’Orient, eux, se tournent vers le Christ sans le connaître. Jean-Baptiste a eu l’ordre divin de préparer le chemin du Seigneur, et de se mettre à son service. Il témoigne de ce qu’il a reçu, sans avoir vu. Il s’expose aux questionnements des pharisiens, et leur dit : il est au milieu de vous, celui que vous ne connaissez pas, je lui prépare le chemin, et quand il viendra, je m’effacerai. Il est témoin de foi, il croit sans avoir vu, et le jour où Jésus vient vers lui, il saura et dira : voici l’agneau de Dieu qui porte le péché du monde.

Il nous faut des Jean-Baptiste. Pour nous désigner le Christ qui vient. Pour nous faire voir la lumière de Dieu dans le monde si terne. Et aussi pour répondre au petit pharisien qui habite en chacun de nous, celui qui aime bien l’Église telle qu’elle est ou même telle qu’elle était quand nous étions jeunes, et qui oublie facilement que si Dieu est fidèle à lui-même, il n’est pas immobile et immuable, et que si nous restons sur nos positions d’hier, nous risquons de perdre Dieu de vue.

Que Dieu nous envoie toujours à nouveau des Jean-Baptiste !

Amen.

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