Un visiteur

Chants : ARC 33 ; 173 ; 255 ; 311

Lectures : AT : És. 52, 7-10 Epître : Phil. 4, 4-7

Evangile : =pr

Pr : Lc. 1, 26-33(34-37)38

Imaginez qu’on sonne à votre porte alors que vous n’attendez rien ni personne. Qui est-ce que ça peut bien être ? Un représentant d’aspirateurs, un colporteur d’abonnements de journal – quand j’étais enfant, il y avaient encore des vendeurs d’encyclopédies, mais aujourd’hui on n’en imprime plus. Les pompiers. Les éboueurs. Le facteur, pour le calendrier. Les témoins de Jéhovah.

Eux tous ont en commun : ils font du porte-à-porte. Ils vont de l’un à l’autre sans distinction, sans faire de différence entre les maisons ou les personnes. Si demain vous les croisez dans la rue il y a de fortes chances qu’ils ne vous reconnaissent pas.

Le visiteur dont parle notre texte n’est pas de ceux-là. Il a un message bien précis et qu’il annonce à une seule personne bien choisie. Et pourtant, le récit ne nous donne aucun indice pourquoi c’est elle qui a été choisie :

On est en Galilée, donc dans une région loin de la capitale, où vivent des paysans tout simples et qui parlent un patois à l’accent assez fort. Nazareth est une petite bourgade, Luc exagère largement en parlant d’une ville, elle est tellement petite que personne n’en parle et que durant le 19e siècle on doutait sérieusement de l’existence même de Nazareth à l’époque de Jésus. Depuis, on a trouvé des traces d’une maison de ces temps-là, mais vraiment Nazareth, c’est un trou perdu. Et on comprend la question de Nathanaël à Philippe : « Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? »

Le visiteur se rend chez une jeune femme. Elle s’appelle Marie, probablement Myriam en hébreu, un prénom très répandu qu’on rencontre tout le temps dans le Nouveau Testament. C’est le nom de la prophétesse dont le frère s’appelait Moïse et gardait d’abord des chèvres, puis le peuple des Hébreux. À son sujet nous apprenons en outre qu’elle est fiancée à Joseph, un descendant de l’ancienne famille royale mais sans la moindre prétention noble. De toute façon, la royauté davidique, c’était du passé depuis près de 600 ans !

C’est donc chez cette jeune femme que rien ne distingue, que se rend le visiteur. Et les connaisseurs remarqueront les parallèles au début de la saga d’Harry Potter : le visiteur se rend chez un garçon vivant dans une maison comme il y en a tant d’autres, avec des gens les plus normaux et fades qui soient.

Mais contrairement à Harry Potter, dans le texte biblique il n’y a rien de surnaturel. Pas d’animaux bizarres, pas de vents, pas de magie. Le visiteur entre tout simplement par la porte et salue Marie en l’appelant « pleine de grâce », ou « favorisée ». Ça, c’est troublant. Ça, ça sonne trop comme les lettres ou mails du style « félicitations, vous avez gagné le gros lot » et où on ne sait qu’une chose : on n’a jamais acheté son billet de jeu. Et comme nous, Marie tique. Qu’est-ce qu’il lui veut, celui-là ?

Le visiteur réagit immédiatement. Il lui dit de ne pas avoir peur – mais ça, on l’entend tellement souvent dans la Bible… Et il continue par des paroles peu rassurantes, qui sonnent encore assez l’arnaque de loterie : « c’est toi qui a été choisie. » Comme Marie ne réagit pas, il lui expose le but de son passage : Marie concevra un enfant en son sein et le mettre au monde, et lui donnera le nom de Jésus, Yeshoua en Araméen : Dieu sauve.

Le visiteur ajoute encore que l’enfant prétendra au trône de David, et qu’il établira à jamais son règne sur Israël.

« Attends », dit Marie, « il y a un hic dans ton histoire. Pour faire un enfant, il faut être deux, et aucun homme ne m’a connue. »

C’est ce qui intrigue : pourquoi Marie ? Une jeune fille absolument inconnue, d’un bled de ploucs paumé dans la montagne ? Pourquoi pas une princesse du palais, une fille du roi Hérode ? Ou encore une fille de ministre, de grand-prêtre ou d’autre dignitaire ?

Parce que Dieu a choisi autrement. Parce que Dieu, depuis l’onction de David, ne choisit pas les rois selon le statut social. Pas plus les reines-mères. Dieu choisit la mère de son fils selon son cœur.

Peut-être aussi justement parce qu’elle n’est pas une des filles dans la presse pie-peule. Parce qu’elle est quelqu’un comme nous, comme nos enfants : juste une jeune femme qui cherche à mener sa vie comme il est bien. Sans prétention, sans quête d’attention. Juste vivre sa vie.

Et parce qu’elle a confiance. Quand le visiteur lui dit qu’elle sera enceinte du pouvoir de Dieu, elle ne se révolte pas. Elle ne se demande pas ce que dira son père ou sa mère, elle a confiance aussi en son fiancé.

Donc, elle dit oui. « Je suis la servante du Seigneur. Qu’il m’arrive selon tes paroles. »

Si aujourd’hui ou demain quelqu’un se présente à votre porte – écoutez-le. Il se pourrait qu’il ait un message important pour vous. N’hésitez pas à poser vos questions – mais restez ouverts : il se peut que vous vous trouviez face à un messager de Dieu.

Si le message de Dieu vous perturbe : priez. Mais, faites confiance à Dieu. Il sait bien que ses projets bouleversent nos vies, renversent assez souvent ce que nous avons construit en idées, en structures – mais il sait aussi que ses desseins servent à notre bien, et que les structures que Dieu érige nous portent bien mieux que tous les édifices humains.

Si aujourd’hui vous croisez un inconnu dans la rue, saluez-le. C’est peut-être un messager de Dieu. Et demain, peut-être, de grands événements nous surprendront.

Si une de ces nuits, vous avez l’impression que quelque chose a changé, c’est que Dieu a envoyé un messager dans un hameau perdu au fin fond de la campagne, et qu’une personne comme vous et moi lui a répondu « oui ».

Amen.

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