cultiver la paix

message lors d’un culte oecuménique à l’occasion de la commémoration de la destruction de la ville de Vaux-sur-Mer, le 14 avril 1945.

Lectures : Mi. 4, 1-4
Jn 14, 27-31

La grace et la paix vous sont données de la part de Dieu notre Père et de notre Seigneur Jésus-Christ. Amen.
Quelle belle vision que nous montre le prophète ! Les peuples du monde entier en pélérinage paisible et pacifique, ensemble ils montent à la montagne du Seigneur. N’est-ce pas un beau rêve ?
Et puis, la vision du prophète va plus loin : les armes sont transformés en outils agricoles. De nos jours, on transformerait les chars en tracteurs, les bateaux de guerre en chalutiers, les bombardiers en avions d’engrais.
Certains grinceraient des dents, en Europe… car l’industrie de l’armement participe pas mal à notre prospérité économique. Nos pays gagnent bien plus d’argent par la fabrication et l’exportation d’armes, de munitions et autres équipements militaires, que par la fabrication et exportation de tracteurs et outils agricoles. Les seuls qui gagnent vraiment des fortunes sur le secteur agricole, ce sont les entreprises du transgénique… et leur manière de faire n’est pas forcément très paisible et respectueuse.
Plus aucune nation – aucune ! – ne lèvera les armes contre une autre. Il n’y a même plus de formation militaire, plus de service national, plus d’armée et plus d’armes. Et cette image qui est bien de chez nous : chacun demeurera sous sa vigne et son figuier, et personne ne viendra le troubler. C’est ce qu’exprime le mot hébreu Shalom, Ssalam en arabe : non seulement l’absence d’agression, même pas seulement l’absence de conflit, mais aussi tout ce qu’il faut pour le bien-être : un domicile décent, un travail qui permet de manger à sa faim, de la nourriture correcte, une famille, des amis. Et tout cela dans une ambiance de paix. La paix avec les autres, la paix avec soi-même.
Le rêve… et pourtant, de nos jours, il est impossible de compter les conflits autour du globe, de donner le chiffre d’hommes, femmes, enfants qui meurent de la violence des autres. Qu’en est-il donc de la prophétie de Michée ?
Jésus dit : je vous donne la paix, ma paix. Et c’est une paix comme on ne trouve pas dans le monde. Une paix qui ne vient pas des engagements humains, mais qui vient de l’Esprit de Dieu.
Mais cette paix dont il parle, où est-elle ? Peut-on la voir, l’avoir quelque part ?
Je crois que tout d’abord, elle n’est pas à notre disposition. Nous ne pouvons la recevoir qu’en cadeau. Mais je crois aussi que même durant le grand conflit mondial qui a mené à la destruction de Vaux sur Mer et des communes voisines, il y a eu de cette paix divine. Je pense aux martyrs chrétiens de la résistance, le père Maximilian Kolbe, le pasteur Dietrich Bonhoeffer – pour n’en nommer que deux. Bonhoeffer écrit qu’il a peur, qu’il ne sait absolument pas comment survivre à ces interrogatoires, ces tortures qu’on lui inflige. Mais quand même, il trouve la force d’être un pasteur pour ses co-détenus, de sorte que même les geôliers sont impressionnés de la force qui émane de lui. Une force qui n’est pas la sienne.
C’est macabre à dire, mais l’expérience des camps a permis aux chrétiens des différentes confessions de passer outre les condamnations qui les séparaient. C’est dans les camps que catholiques et protestants ont pu prier ensemble, communier ensemble sans que le célébrant leur demande leur appartenance ecclésiale.
Et par endroit, des gens ont pu rencontrer des prisonniers de guerre, et ont découvert que cet autre-là, n’est pas d’abord l’ennemi mais avant tout un homme comme toi et moi. Il y a eu ce qu’on appelait alors « fraternisation ». Malheur à celui qui traitait l’ennemi en humain… malheur aussi à ce soldat qui osait ramener à la maison cette jeune femme qui lui avait rendu sa dignité d’homme, qui avait su gagner son coeur malgré le conflit des nations… il fallait souvent beaucoup de patience, beaucoup souffrir avant de se voir toléré. Mais, la paix du Christ a permis, là encore, des réconciliations. Parfois sur le lit de mort.
Il fallait être homme de foi pour mener, quelques années seulement après la guerre, les voisins ennemis sur un chemin de paix et même d’amitié. Une amitié pas souvent facile à vivre, et parfois brouillée par des intérêts politiques de court terme – mais qui tient depuis plus d’un demi-siècle.

Qui aurait pensé, il y a 70 ans, qu’un jour un pasteur et un curé, un Allemand et un Français célébreraient ensemble cette commémoration et cette prière pour la paix ? Que pour les petits-enfants des combattants, les frontières des pays ne constituent plus une barrière ?
Mais la paix ne se laisse pas posséder. Elle ne peut que s’offrir, se donner. C’est donc un travail quotidien de la soigner, l’entretenir, la faire fleurir.
C’est une tâche permanente de nous tourner vers l’autre, de tolérer, puis accepter qu’il est différent, d’ouvrir les yeux et le coeur pour vouloir découvrir qui est cet autre. Jour après jour, nous devons décider si nous voulons être serviteurs de paix – ou porteurs d’indifférence et de haine. Jour après jour, l’Esprit de Dieu nous appelle de sa douce voix à ouvrir les yeux du coeur. Ces yeux qui ne voient pas de nationalité, de confession, de couleur de peau – mais qui voient leur semblable, en voyant dans le coeur.
Jour après jour. Chaque fois que nous rencontrons un inconnu, est un moment qui nous permet d’être serviteurs de paix. De dépasser cette cage dans laquelle nous nous sentons en sécurité, cette cage de la nation, de la culture, de la confession… cette cage qui nous enferme avec nos semblables en nous séparant des autres. C’est, à chaque fois, un acte de foi d’aller vers l’autre. Dietrich Bonhoeffer écrit dans un poème : « déploie les ailes, et plein de confiance, jette-toi dans le vide. Et la grâce de Dieu te portera. » Elle nous portera vers l’inconnu. Elle nous rendra forts pour résister au Mal, à la violence, à l’abus, au mépris. Elle fera de nous des messagers de paix, des réconciliateurs, des prophètes.
Que la grâce de Dieu nous offre le Shalom, la paix extérieure et intérieure, entre peuples, entre religions et confessions, entre nations, entre voisins, entre membres d’une même famille. Et qu’elle nous permette d’être messagers de paix, promoteurs de ce rêve du prophète où chacun pourra manger son pain à l’ombre de son figuier.
Amen.

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