déliés

Chants : ARC 177 ; 364 ; 368 ; 178 ;
Lectures : AT : Es. 49, 13-16
Épître : 1Jn. 1, 1-4 Évangile : =pr.
PR : Lc. 2, (22-24)25-38(39-40)

Dimanche dernier, nous avons médité une rencontre. Rencontre entre deux femmes, deux enfants, deux mondes. Aujourd’hui, ce thème nous est à nouveau proposé. Avec un brin d’ironie, nous sont présentées deux rencontres dans l’enceinte du temple.
Marie et Joseph sont allés accomplir leur devoir rituel selon la Loi : présenter le premier-né au temple et faire le sacrifice prévu à ce moment-là. Les jeunes parents accomplissent la Loi – et ils ne disent pas un mot.

Viennent à leur rencontre, deux personnes âgées. Pour la première, ce n’est pas précisé dans le texte mais on peut le supposer par sa prière, qui est plutôt celle d’un vieillard que d’un jeune.
Il est décrit comme juste et droit, et porte le nom du second fils de Jacob et Léa, Siméon, un homme qui ne supporte pas l’injustice – au détriment de la compassion. C’est un nom répandu en Judée à l’époque notamment sous sa forme Simon, qui est le nom d’un des rois hasmonéens – donc de la brève période d’une certaine indépendance des grandes puissances.
Siméon vient au temple non pas pour accomplir un devoir. Il n’est pas dans l’accomplissement de l’ancien – lui, il est en l’attente du changement. Il attend quelque chose de tout nouveau. Et c’est l’Esprit de Dieu qui lui a dit de venir au temple. Luc ne manque pas de souligner ce contraste, le vieillard poussé par l’Esprit, et les jeunes parents suivant l’appel de la Loi.
Il rencontre la jeune famille, prend l’enfant des bras de la mère et s’exclame dans son célèbre cantique, que nous avons chanté en début de ce culte. Dans le récit de l’enfance de Jésus, tel que Luc nous le présente, c’est le troisième chant de ce type, après le cantique de Zacharie et le cantique de Marie, le quatrième si on compte aussi les paroles d’Élisabeth lors de sa rencontre avec Marie.
Siméon ne fait pas un chant très long. Il rappelle l’essentiel, et dans le récit d’Évangile c’est tout à fait suffisant puisqu’on a les autres chants juste sous la main. Il rajoute une prophétie sombre pour Marie ; il paraît qu’il annonce déjà la mort violente de Jésus sur la croix.
Cependant, il nous apprend que son rôle est maintenant terminé. Il était lieu-tenant pour les temps nouveaux de Dieu, porteur d’une espérance que ne pouvaient guère partager ses contemporains. Maintenant que le Christ est là (et il n’est qu’un poupon en langes!), Siméon peut s’en aller, son devoir est accompli.
À Siméon, se joint Anne. Elle est décrite comme prophétesse. Son nom rappelle la mère du prophète Samuel, auteur d’un des grands cantiques de l’Ancien Testament. Le nom de son père est Phanuel, « devant Dieu », ce qui rappelle le sanctuaire fondé par Jacob après son combat avec l’ange, et elle appartient à la tribu d’Asser, qui avait ses terres au nord d’Israël, à la côte, autour du Carmel, une montagne très riche et appelée « la vigne du Seigneur ».
Elle aussi est très âgée, elle a 84 ans soit 12 fois 7. Elle a vécu une de ces septaines avec son mari avant d’être veuve. Les deux chiffres, 12 et 7, sont de forte symbolique : le 7 est la somme de 3 et 4, d’Esprit et âme avec le corps, donc l’homme tout entier. 12 est 3 multiplié par 4. 12 est le nombre des fils de Jacob et des tribus d’Israël, 12 est le nombre des disciples. C’est le nombre de pains dans le temple, le nombre de pierres sur la cuirasse d’Aaron. 12 est le nombre de la plénitude divine. L’âge d’Anne représente donc la rencontre entre Dieu et l’homme, l’humanité.
Encore une fois nous nous trouvons donc face à la révélation du mystère du Christ : du Dieu devenu homme, dans la plénitude de sa divinité et l’intégralité de son humanité.
Nous ne connaissons pas les propos d’Anne. Elle se mit à rendre grâces à Dieu, nous dit l’Évangéliste, et à parler de lui à tous ceux qui attendaient la libération de Jérusalem.
Et encore cette espérance d’un guerrier vaillant qui chasserait les occupants romains…
Siméon et Anne font le lien entre l’Ancien, représenté si fortement par le temple, ancien système qui se défendra violemment contre Jésus et son message, et le Nouveau qu’apporte Jésus le Christ. Plus que Caïphe et Anne, Annas en grec, les grands-prêtres au moment de la crucifixion, plus même que Zacharie au moment de son doute, ils sont prêtres du Très-Haut, créateurs de pont comme dit le mot latin pontifex. Créateurs de liens entre le système de la récompense, du mérite, de la punition, la LOI : qui nous retient toujours à ce que nous avons fait, ce que nous avons été, ce que nous avons manqué. Comme une charrue qui s’enfonce de plus en plus dans la terre et nous empêche d’avancer. Et la nouvelle ère, l’ère du Christ, de l’amour de Dieu, le Dieu Amour, la GRÂCE : qui ne nous attache pas à nos actes, faits et manquements, mais à ce que Dieu voit et veut voir en nous. À la qualité d’enfants de Dieu qu’il nous offre à travers son fils engendré Jésus.
Ce profond changement de paradigmes sera difficile à accepter, Siméon le sait bien. Non seulement les représentants du temple s’y opposeront. Notre pensée humaine est tellement conditionnée à la doctrine, la dictature du mérite et du devoir, à cette compréhension forensique d’elle-même qu’elle n’arrive pas à s’en défaire. À moins qu’un miracle intervienne. Dans toutes les religions du monde, vous avez le mérite, le devoir, le rachat. Il faut amadouer les nymphes, les esprits des sources, les dieux des tempêtes, il faut obéir à une loi universelle pour pouvoir se perdre dans le néant comme enseigne le bouddhisme, il faut obéir à Dieu par nombre de prières par jour, il faut vivre une vie honorable et respectueuse de l’autre… et aussi « j’ai tant fait pour les autres, maintenant ils me doivent des services. » Ce que Jésus balaye d’un coup de main : « si tu as tout bien fait, dis : je suis un serviteur inutile ! »
Plus de mérite. Plus de dette. Plus de casier. Ni devant Dieu, ni entre les hommes. Voilà le changement de paradigmes. Dieu est devenu homme pour rendre les hommes divins – et pour changer ce diabolique système de dettes et devoirs contre le divin principe d’amour. L’amour ne regarde pas le « je » mais le « tu ». Non pas parce que JE dois, mais parce que TU en as besoin, je viens t’aider. Tu m’aides non pas parce que J’en ai droit mais parce que TU vois ma faiblesse. C’est la fin de l’autonomie, remplacée par l’esprit d’ensemble que nos liturgies expriment si bien par « la soumission mutuelle ». Et nous pouvons laisser derrière nous tout ce qui nous semblait si important : notre liberté, notre autonomie, notre indépendance, notre soif jamais assouvie de contrôler la situation, notre quête du meilleur, du plus grand, du plus beau… tout cela, qui nous ligote, nous pouvons le laisser derrière nous. Car nous pouvons faire nôtre la prière de Siméon : maintenant, Seigneur et maître, tu délies ton serviteur, comme tu l’as promis, car mes yeux ont vu ton salut. Maintenant, plus rien dans ce monde ne me retient, mais toi seul tu me portes. Et toi seul m’importes.
Amen.

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