Il retourne tout !

Chants : ARC 33,2-5 ; 171 ; 173 ; 307 ;
Lectures : AT : Es. 52, 7-10
Épître : Phil. 4, 4-7 Évangile : =pr.
PR : Lc. 1, (39-45)46-55(56)

C’est une belle histoire que Luc nous présente ce matin : une jeune femme vient d’apprendre que deux enfants vont naître. L’un de ces enfants est le sein, l’autre celui d’une parente déjà bien âgée. Et la jeune femme n’attend pas longtemps, elle fait ses valises et se met en route pour aller rendre visite à sa parente. Il se peut bien que, vu son âge, celle-ci aura besoin d’un soutien et surtout d’un bon coup de main.
Mais là n’est pas le vrai intérêt de ce passage. Son importance, c’est d’abord la rencontre. La rencontre entre deux femmes, l’une âgée et l’autre jeune, et la rencontre entre leurs enfants respectifs.
Elisabeth, ici, représente l’ordre ancien. Fille de prêtres, femme d’un grand-prêtre, elle est décrite comme une femme juste et pieuse. Elle rappelle autant Sara, la femme d’Abraham, qu’Anne, la mère de Samuel. Son fils, quand il sera adulte, appellera à la pénitence tous ceux qui n’ont pas respecté la loi de Dieu à la lettre.
Marie, quant à elle, fait partie du monde qui vient. Elle n’a pas l’héritage de la Loi, mais elle porte en elle la grâce de Dieu. Tellement que la loi ne peut pas lui interdire sa grossesse, alors que – quelle horreur à l’époque et même encore il n’y a pas longtemps – elle n’est pas mariée. Mais, remplie de grâce, elle porte en son sein celui qui incarne la grâce, l’amour de Dieu. Quand il aura grandi, il prêchera l’amour de Dieu, la consolation.

Si donc tout semble différent entre ces deux femmes, leur rencontre a quand même un effet semblable sur elles. L’une comme l’autre, elles deviennent prophètes : elles disent à haute voix ce qu’on ne peut ni voir ni deviner, à la gloire de Dieu. Ainsi, Elisabeth prononce ces paroles qui, avec le discours de l’ange, ont formé une des invocations chères à l’Église de Rome : tu es bénie parmi les femmes, et béni est le fruit de ton ventre : Jésus. Eh oui, c’est écrit dans la Bible !
Marie, elle, répond par un psaume, un chant. Nous l’avons déjà chanté dans sa transcription par Pierre Valloton. Un chant qui vante les bienfaits de Dieu, qui exprime la joie de Marie sur ce Dieu.
En ce chant, elle s’avère visionnaire. Elle voit ce qui doit arriver, ce qui sera mis en route par l’enfant qu’elle porte en son sein et dont elle ne peut pas encore sentir la présence. Elle voit, et elle le dit à son entourage.
Encore, elle s’avère précurseur des temps nouveaux, alors que la forme de son chant est empruntée aux psaumes des temps anciens. Dans les formes anciennes, elle verse un contenu nouveau – qui est, lui aussi, né de l’ancien mais en même temps témoignage d’un changement fondamental. Car pour Marie, les grandes œuvres de Dieu ne sont plus à venir. Elle n’a plus à attendre avec impatience « que Dieu se montre seulement ». Dieu se montre, Dieu est là, il change les choses.
C’est le changement le plus profond qui se réalise, dès ce moment de conception de celui qui l’accomplira. Tout le système ancien sera renversé. Les trois piliers sur lesquels se fonde notre société tomberont en miettes : d’abord l’orgueil. Le « je » surdimensionné, source de péché depuis le jardin d’Éden. L’orgueil qui fait qu’Ève cueille le fruit. L’orgueil blessé qui fait de Caïn un meurtrier. L’orgueil démesuré qui fait aux Babyloniens entamer la construction d’une tour qui touche le ciel.
Et nos orgueils, où nous ne faisons confiance qu’à nous-mêmes ? Oui, ceux-là aussi Dieu veut les renverser, mais il s’y prendra d’autres moyens. Ce n’est pas par la force contre nous, par des moyens surdimensionnés qui brisent notre fierté qu’il veut avoir raison de notre manque de confiance, mais justement en gagnant notre confiance, en nous invitant à nous confier à lui. La foi, c’est exactement le contraire de l’orgueil.
Il a renversé les trônes des puissants. Le pouvoir, ces institutions bâties de pierres et de fer pour durer, pour éterniser les structures actuelles, et qui entérinent une fois pour toutes la supériorité des uns et la misère des autres – Dieu les a renversées d’un simple coup de main. Désormais, plus personne n’est enfermé dans les geôles du statut social, de la classe dans laquelle il est né, des bornes sociétales imposées aux hommes ou aux femmes. Il n’y a plus ni homme ni femme, ni esclave ni être libre, ni riche ni pauvre, ni grec ni juif, tous sont des enfants de Dieu. Les humbles, il les a élevés, ramassés de la boue pour les établir en hommes debout.
Le troisième pilier, c’est l’argent. Plus largement, ce que nous possédons. Il y en a qui ont beaucoup, et il y en a qui n’ont pas de quoi donner un bout de pain à leurs enfants avant de les coucher. Nous en Europe, nous avons parfois l’impression de ne pas pouvoir joindre les bouts, mais au niveau mondial nous faisons partie de ceux qui possèdent, au détriment de bien d’autres. L’argent, la richesse, s’inscrit dans le jeu des pouvoirs. En même temps, il prend une place particulière parce que contrairement aux autres pouvoirs, l’argent est comptable. Avec exactitude nous pouvons calculer la valeur de nos biens et donc notre valeur…
Oui, on dit que l’argent ne fait pas le bonheur. Mais on dit aussi que l’habit ne fait pas le moine. L’expérience montre le contraire : non seulement l’uniforme nous fait croire en l’identité d’un homme, mais aussi la qualité de son vêtement, le soin de sa manucure, la pierre qu’il porte au doigt nous font croire qu’il est important.
Non, dit Dieu. Et c’est répété maintes fois dans le Nouveau Testament : ne faites pas attention aux possessions. Au contraire, il vaut mieux s’en défaire. C’est par nos mains que Dieu nourrit les affamés, par nos richesses qu’il subvient aux besoins des pauvres. Un paquet de cigarettes vaut six à huit baguettes. Un couvert au restaurant – 25 Euros, c’est pas cher pour un resto ! – vaut deux à trois semaines de cantine scolaire pour un enfant. Une entrée au stade du PSG, 35 Euros, vaut une paire de chaussures pour un enfant. Un billet pour un concert rock vaut une semaine de loyer pour une famille.
Et Dieu nous délivre de notre dépendance de l’argent. A ceux qui osent lui faire confiance, il procure ce qu’il leur faut pour vivre, il ne les laisse pas dans le pétrin. Et il le fait par nos mains, par nos bourses. En nous libérant de notre argent, il nous permet de l’investir dans le besoin de notre frère, de notre sœur. Par oikocrédit. Par l’entraide. Et partout où nous rencontrons la misère, où nous ne pouvons plus détourner la tête mais où nous nous sentons appelés à aider. Appelés par Dieu, qui nourrit ceux qui ont faim. C’est, là encore, une affaire de confiance. De faire confiance à Dieu, autrement dit : de croire en lui. Mais c’est en œuvre. Ça marche. Tout le monde ne le voit pas encore, mais il y en a qui le voient. Comme Marie, pleine de grâce et bénie parmi toutes les femmes. Bienheureuse celle qui a cru. Bienheureux ceux qui croient, qui font confiance au Seigneur !
Amen.

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