Mais s’il vient ?

Chants : ARC 72 ; 306 ; 302 ; 309 ;
Lectures : AT : Es. 40, 1-8
Épître : 1Cor. 4, 1-5 Évangile : =pr.
PR : Mt. 11, 2-6

Les enfants en Allemagne et en Autriche connaissent un jeu appelé « jeu de l’homme noir ». On demande « qui a peur de l’homme noir », réponse : « personne ! » – « Mais s’il vient ? » – « Alors nous courons ! »
Parfois j’ai l’impression que c’est comparable à l’attente du Christ. Qui est-ce qui en craint ? Personne. Mais s’il vient ? Probablement nous nous poserions un paquet de questions, est-ce que c’est vraiment lui, ou quand même pas, il a dit lui-même « si on vous dit ici ou là, n’y allez pas », et si ce n’est pas lui, il faudra encore attendre…
C’est, selon notre passage, ce qui arrive à Jean le Baptiste. Depuis quelque temps il est en prison parce que sa parole n’avait pas convenu au régent. Précisément, nous apprenons son arrestation au chapitre 4 juste après l’épisode de la tentation du Christ dans le désert. Juste au moment où Jésus commence son ministère de prédicateur. Là, nous sommes au chapitre 11, bien des choses se sont passées autour de Jésus – et Jean envoie ses amis pour demander à Jésus : es-tu celui que nous attendons ?
Lui, qui avait désigné Jésus comme celui qu’il annonce, qui avait dû le baptiser, qui s’était déclaré indigne de nouer les lacets de Jésus – maintenant il doute.

Qu’est-ce que vous en dites ? « Tu as bien raison, tu pourris dans ta prison et Jésus ne fait rien pour toi, le monde n’a pas du tout changé depuis qu’il tient ses sermons » ?
Ou peut-être « tu es malade, mon camarade ! Aie un peu confiance ! » ?
Très franchement, je comprends Jean. Depuis tout ce temps qu’on attendait le Messie, on s’attendait à un nouveau David. À quelqu’un qui arrive à vaincre l’ennemi tout-puissant comme David avait vaincu Goliath : avec des armes absolument ridicules, et une confiance en Dieu qui dépasse tout. À quelqu’un qui rétablit la royauté davidique à Jérusalem, qui refonde les douze tribus et leurs territoires, et qui a le don d’unir les différents groupes. Qui de plus serait sage comme Salomon, et prophétiserait comme Élie, le combattant pour Dieu qui affronte les rois impies. Nous retrouvons cet espoir dans les paroles de déception des deux camarades en chemin pour Emmaüs.
Ce messie-là aurait libéré son cousin Jean de prison, il l’aurait nommé ministre ou porte-épée ou peut-être noueur de lacets – mais il ne l’aurait pas laissé pourrir derrière les barreaux !
Jésus n’est pas ce messie-là. Mais qui est-il alors ?
Le doute est humain. Même Jésus a douté au point de demander à son Père : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Pourquoi est-ce que je ne te reconnais pas à mes côtés à ce moment où j’ai tellement besoin de toi ? Pourquoi n’es-tu pas fort pour moi alors que je suis faible, pourquoi ne viens-tu pas me sortir de ma souffrance ?
Ça nous arrive. À tous. Avec la seule différence qu’il y en a qui le disent aux autres, qu’il y en a qui n’en parlent à personne sauf Dieu, et d’autres qui n’osent même pas s’avouer à eux-mêmes qu’ils doutent. Et encore moins à Dieu… c’est parfois le fruit d’une éducation à la foi bien intentionnée mais ô combien rigide. Aujourd’hui je vous dis : vous n’avez pas à avoir honte de douter. Si c’est ce que vous ressentez, Dieu n’attend que votre plainte, votre questionnement, même vos reproches. « Dieu, je ne te reconnais plus ! » Si c’est le cas, dites-le, c’est le seul chemin vers la guérison. Car, on ne le rappelle pas assez souvent, le mot foi n’est pas de la famille des soumissions, de l’esclavage – il est du domaine de la confiance. De l’amour. Il est donc permis de parler à Dieu de nos doutes, nos questionnements.
Et malheureusement, ceux qui osent en parler à leurs frères et sœurs, se voient confrontés à cette même rigueur, et entendent « alors tu ne crois pas assez ! » Est-ce que c’est la réponse à celui qui crie « viens en secours à mon incrédulité » ? Certainement pas ! Si Jésus introduit sa réponse aux camarades d’Emmaüs par « ô peuple sans intelligence et lent à croire tout ce que les prophètes ont annoncé », il ne manque pourtant pas à leur donner tout ce qu’il faut pour avancer, pour aller plus loin que leurs questionnements. Contrairement à ce qui se passe souvent chez nous, ce reproche, ce soupir n’est pas la fin de l’échange, mais son commencement.
Et pour Jean, le Baptiste, Jésus ne dit point de reproche. Il prend les amis de Jean à leur devoir de témoins : « allez lui dire ce que vous entendez et voyez. » Si eux ne comprennent peut-être pas tout de suite les allusions scripturaires, lui, fils et petit-fils de grands-prêtres, le saura. « Alors s’ouvriront les yeux des aveugles, ainsi que les oreilles des sourds. Alors le boiteux sautera comme un cerf et la langue du muet entonnera des chants joyeux. » (Es.35,5-6a) Et plein d’autres passages notamment d’Ésaïe. Forcément, pour Jean retentira aussi Es. 42,7 : « pour faire sortir de prison les captifs et du cachot ceux qui vivent dans les ténèbres ». Son questionnement ne sera donc pas tout à fait effacé. Mais il saura se donner la réponse, que Jésus justement ne lui donne pas. Jésus ne dit pas « je le suis », il ne lui donne que les indices pour se faire sa propre opinion.
Et Jean découvrira que si Dieu n’est pas toujours conforme à nos attentes, il est fidèle à lui-même. Cette découverte est difficile à vivre dans tout type de relation : tu n’es pas celui (ou celle) que je veux, mais celui (ou celle) que tu es. Supporter cette différence, souvent même ce grand fossé entre l’attente, le désir, et la réalité, et respecter la personne telle qu’elle est et non pas telle qu’on voudrait l’avoir – c’est un élément essentiel de maturité. Dans la vie relationnelle, et encore plus dans la relation avec Dieu.
C’est la sortie des accusations contre Dieu, pour les guerres, pour la violence, et tout ce qu’on lui reproche souvent. Il ne répond pas à nos critères, mais il est fidèle à lui-même.
Et la foi, la confiance, ne se commande pas. Elle se vit, se construit. C’est pourquoi Jésus laisse à Jean le soin de faire le lien entre ce qu’il énumère, et les promesses prophétiques. Comme pour lui dire « décide par toi-même si je suis celui que tu attendais ». Jean pourra alors se faire sa propre réponse. Il ne dépendra pas des paroles d’un autre, mais de son propre discernement.
Jésus lui laisse ainsi la liberté de dire oui – ou de dire non. Dieu dans sa grandeur ne force pas à croire. Il n’y force même pas ses propres prophètes. Nous avons le droit de douter, de questionner, même de dire non. Dieu sera triste de ce non, mais un oui forcé, un oui contre notre volonté et contre notre conviction ne l’attristerait pas moins.
La réaction de Jean ne nous est pas racontée. Il mourra peu après. Mais nous pouvons supposer qu’il a su reconnaître en ces signes le messie de Dieu, celui qu’il avait annoncé et qu’il avait reconnu lors de leur rencontre au bord du Jourdain.
C’est ce que je nous souhaite, pour ce jour, cette semaine, cette année devant nous : d’y reconnaître les traces de la présence active de Dieu.
Amen.

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