Ce qui tient ou ne tient pas

Chants : ARC 136, 1-5.9-10 ;253 ;  ; 536 ;
Lectures : AT : És. 29, 17-24
Épître : (Ac. 9, 1-9(10-20)) Évangile : Mc 7, 31-37
PR : 1Cor. 3, 9-15

Ma grand-mère avait un jeu de six petites cuillères à café en argent. Ma grande-tante avait les mêmes, en or. Avant la guerre, c’était un jeu de douze, toutes en or. Elles avaient été séparées, la moitié dans la maison de ville, l’autre dans la maison au bord de la mer. Après le bombardement de Hambourg, les cuillères retrouvées dans les débris de ce qui avait été leur maison, avaient perdu leur dorure. Leur âme, si j’ose dire, était en argent, et c’est elle qui est restée.
Ces cuillères ont passé par le feu, ont été éprouvées, et leur véritable nature a été révélée.
Ce dont parle l’apôtre ici aux Corinthiens, ce n’est pas l’enfer. Ce n’est pas non plus un temps de punition avant d’entrer quand même au paradis. Rien à voir.
Mais il écrit aux Corinthiens dans un souci œcuménique, si on veut. Il y a dans la communauté des gens qui se réfèrent à Paul, d’autres à Apollos, d’autres à Pierre ou à d’autres apôtres. Un peu comme nous nous référons à Calvin, Zwingli, Luther, et d’autres se réfèrent au pape. Et bien évidemment, chacun est convaincu que c’est lui seul qui détient la vérité, et que ceux qui ont d’autres références, sont dans l’erreur.

Ah non, dit Paul, tant que vous raisonnez de la sorte, vous n’avez rien compris de Dieu. Vous ne pensez ni n’agissez en hommes spirituels, en enfants de Dieu, mais vous êtes entièrement dans les idées et actes de l’homme naturel, qui est soumis à ses envies et pulsions. Et pourtant, on a posé en vous la bonne graine – mais elle ne porte pas encore de fruits…
Car la question qui l’intéresse n’est pas celle qui tourmentait tellement le jeune Luther : comment obtenir la grâce de Dieu ? Ça, ce n’est pas la question. Il vaut mieux dire, ce n’est plus la question. Car si la vie de chacun se construit différemment, ils ont tous le même fondement, qui est Jésus-Christ. Et nous aussi. C’est le fondement solide, inébranlable. Celui qui y construit sa vie, n’a pas construit sur le sable.
Et personne ne peut nous séparer de ce fondement. Ni les choses d’en haut ni les choses d’en bas, ni les anges ni les puissances… un enfant de Dieu est un enfant de Dieu.
Voilà pour la bonne nouvelle. Mais… même si nous sommes enfants de Dieu, libérés et donc libres, notre façon de vivre, de construire notre vie, est importante. Car un jour, le tout sera mis à l’épreuve, une épreuve comme par le feu, et ce jour-là on verra qui a construit solidement, et qui verra l’édifice de sa vie réduite en miettes et en cendres.
Parfois, on en entend parler ou on en lit dans les gazettes. Un homme politique qui a tout engagé pour une cause, et il a perdu. Il doit quitter la scène politique, qui pourtant était toute sa vie. Un autre qui a tout donné pour l’entreprise familiale, mais la famille veut vendre. Encore un autre qui s’est investi corps et âme dans son couple et sa famille, et un beau jour ils sont tous partis.
Par sa parabole, Paul nous demande, à chacun d’entre nous : de quels élément est-ce que tu construis ta vie ?
Bien entendu, Paul ne proposerait pas en réalité de construire une maison en or ou en diamants. Il sait très bien qu’on construit une maison avec du bois, de la paille et de la chaume, et si on est très riche ou si on construit une maison pour Dieu, qu’on construit en pierres. L’or et les autres matières précieuses ne peuvent être que décoration. Il sait aussi que le feu fait fondre l’or.
Ces matériaux énumérés ne comptent donc pas vraiment par leur aptitude à la construction, mais par leur valeur. De quoi est-ce que tu construis ta vie ? De ce qui te vient sous les mains, de ce qui est facile à trouver et pas cher – ou est-ce que tu recherches les meilleurs matériaux pour la construction de ta vie, même s’il faut investir, donner, économiser pour pouvoir se les payer ?
Ce questionnement, cet enseignement peut paraître bizarre, quand comme ce matin il est donné à un groupe dont la grande majorité des membres n’est plus au début de sa vie, là où on choisit ses orientations et ses engagements, mais plutôt au moment du bilan. N’est-ce pas aux jeunes plutôt qu’aux vieux qu’il faut dire « faites attention, ne vivez pas au jour le jour, mais construisez quelque chose de durable » ?
Mais les moments d’épreuve, où tout est mis en question, où les fondements sont mis à nu, ces moments-là ne sont pas réservés aux jeunes. Ça peut arriver à nous tous. Un cancer diagnostiqué renverse tous les projets, toute une vie tranquille et sereine de retraités part en fumée. Désormais, la vie se mesure par le temps entre deux traitements… Un accident, une chute, et on se retrouve grabataire. D’un moment à l’autre, l’espace de vie se réduit à la pièce où tu es, et tu ne participes plus à la vie qu’à mesure de ce qu’elle vient te partager. La mort du conjoint, ensemble vous vous êtes soutenus et avez pu vivre votre vie, mais sans lui vous n’avez plus cet appui, vous êtes comme amputée, vous avez besoin d’un apport d’aide. Et bien malgré vous, vous entrez en maison de retraite. Vous devez abandonner vos meubles, vos livres, votre jardin, vos habitudes, votre rythme.
Ça, ce sont des situations que rencontrent des personnes âgées. Et qu’est-ce qui compte, alors ? Qu’est-ce qui reste de ce que vous avez bâti dans votre vie ? Là, on découvre que ce qui paraissait important, nous est arraché des mains, part en fumée et en cendres que le vent emporte. La maison, le jardin, le cadre de vie – fini. Et qu’est-ce qui peut rester ? Qu’est-ce qu’on a peut-être négligé dans la construction de la vie ?
En anglais et en allemand, on utilise le même mot pour le filet du pêcheur et pour le réseau. Réseau qui se crée par une multitude de connexions entre personnes, une multitude de nœuds. Donc, comme un filet. Un réseau, un filet ne se noue pas en un jour, c’est un engagement durable. Et il se compose de matières plus précieuses que l’or et le diamant : l’amitié, la fraternité, la fidélité. De matières qui survivent au feu, à la maladie, au deuil, à la séparation. C’est peut-être là la grande récompense promise à ceux qui ont bien choisi de quoi construire : qu’au moment des épreuves, ils seront portés par une multitude de bras et de cœurs.
Car à vrai dire, Paul n’écrit pas du jugement dernier. C’est une interprétation des traducteurs de la TOB. « Le jour révélera », et il peut être demain. Mais jusqu’à ce jour-là, nous construisons, nous bâtissons, nous réparons, nous soignons, nous entretenons la bâtisse de notre vie…
Faisons donc bien ce travail, et choississons bien nos matériaux de construction. Il n’est pas encore trop tard pour renforcer les supports, même pour en créer là où il en manque.
Amen.

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