dominé – par qui ?

Chants : ARC  ; 252 ; 518 ; 507 ;
Lectures : AT : Es. 2, 1-5
Épître : (Eph.5,8b-14) Évangile : Mt 5, 13-16
PR : Rom. 6, 17-23

Avant d’examiner ce passage, il me semble important de bien situer le terme de « justice » qui y est utilisé. La justice, ici, est bien entendu l’adversaire du péché. Mais est-ce qu’il s’agit de la justice des juges, de la punition ? Loin de là, dirait Paul. La justice de Dieu n’est pas une justice de condamnation, mais une justice de correction. Là encore, notre langage nous joue des tours, parce que nous assimilons facilement correction et fessée. Entendons donc correction au sens propre, selon lequel une correction veut éliminer les fautes, les erreurs – mais pas punir, et certainement pas éliminer le fautif ! C’est donc un sens pédagogique ou si vous voulez, réparateur, beaucoup plus que de punition !
Et dans notre passage, au lieu de « justice », Paul pourrait tout simplement dire « Dieu » ou plus précisément « esprit Saint ». Il préfère parler de justice pour souligner la différence entre le péché, qui fonctionne par rétribution, par salaire, et Dieu qui agit par cadeau.

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, notre passage est un beau diptyque. Un tableau dans lequel on voit deux fois la même chose, mais où en fait tout est inversé.
D’un côté vous avez la description de la vie sous l’emprise du péché. Et de l’autre, la vie libérée du péché – mais qui ne manque pas non plus de dominant. Allons voir ça.
Regardons d’abord la situation des hommes que domine le péché. Ils sont esclaves, dit l’apôtre. Ils ne peuvent pas décider de leur sort, mais font ce que leur dicte leur maître. Le péché. À d’autres endroits Paul peut dire qu’ils sont abandonnés à leurs envies, leurs pulsions.
C’est bien visible pour les toxicomanes et autres victimes d’addictions : qu’ils veuillent ou non, ils retombent dans l’addiction, ils reprennent un verre puis deux et trois, ils fument à nouveau, ils vont à nouveau jouer, ou ce qu’il y a d’autres addictions.
Toute la vie de l’homme non sauvé est donc comme une vie pleine d’addictions, il est dépendant de ses envies et pulsions. Je vous laisse imaginer ce que cela peut représenter ; et si vous en avez fait l’expérience – vous-même ou l’un de vos proches – je ne veux pas trop remuer des blessures douloureuses.
Retenons juste que l’homme qui n’est pas sauvé, n’est point maître de ses décisions, même si lui-même en est absolument convaincu.
C’est d’ailleurs confirmé par des recherches psychologiques : ce que nous appelons libre arbitre, donc la capacité de prendre librement des décisions concernant notre vie, n’est qu’illusion parce que plus que 90 % de ce qui détermine nos décisions ne dépend pas de notre volonté mais de facteurs extérieurs ou que nous ne maîtrisons pas, et dont souvent nous ne sommes même pas conscients. Notre éducation, d’autres expériences, des craintes, des attentes de nos proches… et bien d’autres facteurs se mélangent pour donner un amalgame qui nous lie quasi entièrement alors que nous croyons décider librement. Quelle illusion… et Paul le savait déjà !
La justice – donc : Dieu – nous libère de l’emprise du péché. Vous êtes morts au péché par le baptême, dit Paul. Le péché ne peut plus rien vous faire, il a perdu tous ses droits sur vous. Et donc, il vous laisse en paix. Quel chevalier resterait en selle d’un cheval mort ?
Libérés, nous sommes donc libres comme l’oiseau dans le ciel. Ah non, dit Paul, détrompez-vous ! Vous avez été libérés de l’esclavage du péché, mais cela ne veut pas dire pour autant que vous n’avez plus de règles auxquelles vous obéirez. Pour réutiliser l’image du cheval : si Dieu a fait tomber le péché, c’est uniquement pour se mettre en selle lui-même. Nous sommes donc désormais sous la maîtrise de Dieu.
C’est comme dans votre jardin : si vous arrachez de mauvaises herbes, il faut faire vite pour y planter d’autres plantes, sinon l’emplacement vide sera repris par les mauvaises herbes. Les orties sont bien connues pour ça… et pour les humains, c’est pareil. Il ne suffit pas de lever l’emprise du péché, il faut y installer une autre domination, une autre force pour empêcher le maître déchu de reprendre son pouvoir perdu.
Donc, Dieu prend toute la place par son Esprit, pour surtout ne pas laisser la moindre place au péché, pour ne pas ouvrir la moindre faille par laquelle cet ancien maître pourrait reprendre son pouvoir sur nous. C’est comme s’il lui disait : « va voir ailleurs, celui-ci m’appartient. »
Mais alors, qu’est-ce que ça change finalement ? Qu’on soit esclave de l’un ou esclave de l’autre, ça reste de l’esclavage. Liberté ? Qui avait parlé de liberté ?
Ah. Si nous raisonnons ainsi, nous n’avons compris qu’à moitié. C’est comme pour la justice, qui n’est pas une justice de punition mais une justice de réorientation. Et la dominance de Dieu, être esclave de Dieu, ce n’est pas comme l’esclavage du péché. L’esclavage du péché est un pouvoir qui nous force régulièrement à faire ce que nous ne voulons pas vraiment. Il abuse de nous, contre la nature que le créateur nous a donnée. Et, le système du péché fonctionne sur le principe de la récompense : selon ce que tu fais, tu reçois la récompense – ou la punition.
Dieu, lui, nous rend justice en nous incitant à être ce que nous sommes, à vivre selon la nature d’enfant de Dieu. Oui, c’est une soumission, mais une soumission sans douleurs. L’Esprit de Dieu n’abuse pas de nous, il éveille en nous ce qui était endormi, il nous rend l’usage de nos capacités bonnes. Un peu comme le kiné auquel nous nous soumettons pour retrouver meilleur usage de nos membres.
Et la récompense ? Non, à ses enfants, Dieu ne donne pas de récompenses. Le mérite n’a pas sa place dans la relation entre Dieu et les humains. Il y a parfois des enseignants qui fonctionnent selon le mérite, qui donnent leurs faveurs aux enfants les plus obéissants ou qui réussissent le mieux. C’est très triste pour tous les autres, et finalement humiliant pour tous, parce qu’ils sont toujours en train d’acheter la bienveillance de l’enseignant. Ça, c’est du péché ! Si un père ou une mère demande un comportement particulier à ses enfants, sous peine de leur retirer son amour, c’est un péché grave ! Donc, c’est tout le contraire de Dieu.
Dieu, lui, donne en cadeau. En don gratuit. Il ne nous fait pas payer ses cadeaux. Les indications et restrictions qu’il nous donne pour notre vie, ne sont pas pour son profit à lui, mais pour notre bien-être à nous. C’est pour que nous vivions. Pleinement. Sans être enfermés dans les limites du devoir, de maladie et vieillesse, et du temps limité sur la terre. Non, pour que nous vivions dans la plénitude. Ce qu’on peut appeler éternité. Que nous vivions avec lui sans limites, éternellement.
Amen.

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