Nostalgie…

Chants : ARC 107, 1.4.7.8; 593 ;  ; 582 ;
Lectures : AT : =pr.
Épître : Ac. 2, 41-47 Évangile : Jn 6, 1-15
PR : Ex. 16, 2-3.11-18

Un poème commence par ces lignes :
Autrefois, il n’y avait ni ordinateur, ni télévision,
Autrefois, les hommes avaient le temps de vivre leur union,
Autrefois, on savait quelle était la santé des voisins,
Autrefois, les villageois s’unissaient autour de grands festins.

Autrefois… Le groupe allemand « Wise Guys » (« gars sages ») chante « Früher, früher war alles besser ». Autrefois, tout était meilleur. Les pauvres étaient plus riches et les riches un peu plus pauvres. Les oreillers étaient plus doux, les étés plus chauds. Les jours plus clairs, les nuits plus longues, les jupes plus courtes, les débardeurs plus justes au corps. Il n’y avait que trois chaînes sur la télé, elles étaient tout aussi mauvaises qu’aujourd’hui, mais il n’y en avait que trois. Autrefois…
Et l’humoriste Karl Valentin savait : Autrefois, même l’avenir était meilleur.

Ah, quand la nostalgie nous tient. Elle nous fait voir le passé en couleurs roses, elle nous fait oublier les difficultés, les carences que nous avions subies. En principe c’est certainement une grâce du créateur d’adoucir nos souvenirs. Mais parfois le culte du passé nous rend le présent dur à vivre.
Aujourd’hui, c’est le 100e anniversaire de la déclaration de guerre entre l’Allemagne et la France, une des étapes d’entrée dans ce qui allait être la guerre la plus meurtrière et la plus atroce qu’on avait jamais vue. La première guerre dont les batailles ne durèrent pas des jours mais des mois, voire des années.
Tous les ans, la France célèbre la fin militaire de cette guerre. Mais alors qu’en 1918 et durant les années suivantes, un cri « plus jamais ça ! » retentit en Europe, les autorités du XXIe siècle ont tendance à glorifier les pauvres soldats morts ou mutilés et à tourner la catastrophe mondiale en gloire nationale. Nostalgie, quand tu nous tiens.
C’est ce qui arrive aux Israélites dans notre passage. Ils oublient l’esclavage, les humiliations et maltraitances dont les Égyptiens les avaient gratifiés, et ne se souviennent que des gamelles bien remplies. L’esclavage a-t-il bon goût s’il est accomodé de bonne nourriture ?
Mais que faire contre les souvenirs auréolés ? Le Deutéronome nous raconte que Dieu se met en colère et grogne : « ils mangeront de la viande jusqu’à ce qu’elle leur sort par les narines ! » Ici, dans l’Exode, le Seigneur se montre plus compréhensif. Il dit juste – c’est dans le passage que je n’ai pas lu – qu’il observera bien qui prendra pour son besoin, et qui prendra plus pour s’enrichir.
Ainsi, tout le peuple peut manger de la viande le soir, et un substitut au pain – la Manne – le matin. Et chacun aura ce qu’il lui faut.
C’est la bonté du Seigneur. Il ne donne pas dans l’opulence, il ne donne pas pour des semaines, des mois, des années en avant : mais il donne le pain quotidien. Il pourvoit au besoin. Et les jours de repos, il pourvoit également. Il n’y a pas de nécessité de violer le repos dominical pour avoir son pain quotidien. Il ne délaisse pas celui qui lui fait confiance.
L’arrière-grand-père suisse de mes enfants était profondément croyant. Il était protestant, prédicateur le dimanche et agriculteur-éleveur en semaine. Il vivait, seul protestant, dans un village catholique. Le samedi et la veille des fêtes chrétiennes (des catholiques aussi) il lavait les vaches, le dimanche il les nourrissait et trayait, il veillait qu’elles soient encore propres pour le jour du Seigneur – mais jamais de la vie il serait allé aux champs pour rentrer la récolte, même si les orages menaçaient à l’horizon. Le jour du repos, c’était le jour du repos.
Il n’a jamais perdu la récolte, pas une seule fois. Et pour ses obsèques, le curé est venu proposer l’église.
Le Seigneur ne délaisse pas ceux qui lui font confiance. Il donne plus que ce que nous attendons, même si souvent il donne autrement que ce que nous imaginons. Les Israélites n’ont pas eu de farine pour cuire du pain. Ils ont eu la manne à ramasser. Et des cailles à capturer. Ce n’était pas forcément ce qu’ils avaient attendu, mais ils en ont bien mangé.
Nous ne savons pas non plus ce qu’il en était de ce qu’on appelle « la multiplication des pains », l’épisode le mieux témoigné de toute la Bible puisque nous en trouvons 6 récits. D’où venait tout ce pain ? Multiplication miraculeuse, ou partage merveilleux, qui peut le dire ? Ce qui compte, c’est qu’ils ont mangé.
Je ne sais pas si vous l’avez remarqué : dans les trois lectures de ce matin, ceux qui reçoivent de la main de Dieu leur nourriture ne sont pas seuls, mais en communauté. Et il me semble important de relever que le porte-parole du peuple devant Moïse et Aaron ne parle pas de « ce peuple » mais de « cette assemblée », il utilise un terme qui pointe vers le culte. C’est donc la communauté de prière qui profite de la bienveillance divine.
Nous, ce matin, n’avons pas le souci de la nourriture qui manque. Nous en avons même de trop, à voir les quantités de nourriture dans les poubelles… mais ce n’est pas pour autant que nous n’ayons pas besoin de la bienveillance et des bienfaits de Dieu.
Aujourd’hui, nous sommes invités à partager la Sainte Cène. Jésus nous invite à sa table. Nous partagerons un peu de pain et une gorgée de vin, mais ces aliments basiques portent un sens bien plus profond. Ils nous rendent présent la Cène du Christ avec ses disciples, jadis à Jérusalem. Ils font de nous des compagnons de table des 13. Et ainsi, ils nous incluent dans le grand cadeau du Christ : « prenez, mangez mon corps ; buvez mon sang. » Jean l’Évangéliste nous raconte juste après le passage de lecture de ce matin un long discours de Jésus disant « il faut manger mon corps et boire mon sang si vous voulez vraiment vivre. » Manger le corps, c’est manger la force. Boire le sang, c’est boire sa vie. Jésus veut nous nourrir de lui-même, nous fortifier, nous vivifier. Dans nos déserts de vies, il veut non seulement nous donner nourriture et boisson : il veut nous être nourriture et boisson. Par sa parole, et par sa Cène.
Le Seigneur invite. Le Seigneur accueille. Le Seigneur se donne en nourriture pour nous.
Amen.

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