en chemin !

Chants : ARC 43 ; 427 ; 587 ; 627
Lectures : AT : Gen. 22, 1-13
Épître : (Hébr. 5, 7-9) Évangile : Mc 10, 35-45
PR : Hébr. 13, 12-14

L’Épître aux Hébreux s’adresse, fort probablement, à des gens qui ont une très haute opinion des rites du temple de Jérusalem, des différents sacrifices et de leur importance. Elle décrit comment Jésus a pris la place des prêtres, mais aussi du sacrifice, et pourquoi il a rendu obsolète le culte du temple. Vers la fin de la lettre, nous trouvons donc cette invitation que nous venons d’entendre.
Invitation, ou insistant appel, à suivre le Christ. Jusque-là, ça n’a rien d’extraordinaire, sauf que c’est probablement en pensée missionnaire que l’auteur écrit ces lignes, alors que les autres épîtres bibliques sont rédigées en pensée pastorale : s’adressant à un groupe déjà converti.

Et les réformateurs n’ont pas tellement aimé cette lettre parce qu’elle inscrit décidément Jésus dans le contexte juif, le contexte du temple, alors que notamment l’Évangéliste Jean raconte comment Jésus s’était opposé farouchement à ce système. Les Réformés, en plus, ne goûtent pas la théologie de la croix qu’elle développe.
Mais dans le passage de ce matin, tout cela est corrigé si j’ose dire. Jésus est sorti du temple, mis à la porte de la ville Sainte. Avec les coups de pied et les jurons, ce qui est le petit nom des malédictions. Expulsé, maudit, mis à mort.
Extra muros. Hors de la ville, hors de la bonne société. Ces murs qui se veulent protection, et dont le comble est le temple magnifique – désormais, Jésus n’y est plus. Il y a mis trop de désordre, peut-être. Mais c’est fini maintenant, l’ordre dans la ville et dans le temple est revenu. Fermons cette porte, cette parenthèse.
Sauf que. Sauf que désormais, ce qui compte, ne se passe plus à l’intérieur. Nous avons le choix. De rester avec les gens bien, les gens estimés, honorables, décidément ancrés dans leur système, leurs traditions et habitudes. Où de prendre nos affaires, ce qu’un homme peut porter sur son dos et ses bras, et partir. Laisser derrière nous tout ce qui ne s’emporte pas. Partir sous les mêmes jurons que Jésus. Et aller avec lui. Peut-être mourir avec lui. Certainement même. Mais vivre.
Ce n’est pas sans raison que ce matin nous avons entendu parler d’Abraham. Vous vous souvenez, sa foi était thème de prédication il y a peu. Thème dans cette même lettre. Et ce matin, nous entendons comment il est appelé à se défaire non seulement de ses origines, mais aussi de sa descendance… quel abandon, quelle abnégation ! Notre passage de lettre ne nous parle pas d’une vie nouvelle. Il ne parle que de mort. Mourir, c’est ce qui nous attend, tôt ou tard. Le reste, c’est dans l’obscur, du domaine de la foi.
Sommes-nous prêts à aller dehors, hors de la ville, hors de la cité, hors de la société, pour vivre pleinement cette unité mystique avec le Christ que décrivent tant de textes bibliques ? Fausse question : il faut que chacun réponde personnellement, il ne peut y avoir d’effet de groupe. Je reformule donc : Es-tu prêt à aller dehors, hors de la ville, hors de la cité, hors de la société ? Es-tu prêt à laisser derrière toi tes privilèges de citoyen, de personne respectable, d’homme ou femme bien intégré dans le voisinage, le tissu associatif et social, pour aller avec le Christ ? Pour aller mourir avec le Christ, honni par tous ces gens bien ?
Ce n’est pas une question de physique et d’espace. On peut être hors de la ville tout en étant à l’intérieur. Pierre a eu son moment crucial dans le palais du Grand Prêtre. Tout au centre de la ville, il est un honni, identifié comme péquenaud comme diraient les parisiens, mis à l’écart, malgré ses tentatives de maintenir un lien. « Toi aussi, avec lui ! » Et il s’enfuit en pleurant.
Aller hors de la ville. Quitter ce qu’il y avait. N’y a-t-il pas un peu de chemin d’Emmaüs dans cette demande ? Quitter la ville, la cité, la splendeur, pour retourner dans la pauvreté paysanne – et pour rencontrer Jésus d’une façon toute nouvelle ? Ils sont, d’après Luc, les premiers à avoir vu le ressuscité, les femmes n’ayant rencontré que les anges…
Hors de la ville, d’une certaine façon, était aussi la chambre haute dans laquelle les disciples s’étaient réfugiés. Dans la clandestinité, faisant comme s’ils n’étaient pas là. Hors-la-loi, hors-la-société, hors-la-vie. C’est là qu’ils sont, la mort dans l’âme, quand le Christ les retrouve et leur rend vie nouvelle.
Ne nous arrêtons pas devant les portes de la ville. Avançons. Peut-être comme les disciples d’Emmaüs, à pas lents et lourds. Peut-être en titubant. Mais surtout sans regrets, sans nous retourner. Il y a peu de risque de nous retrouver en colonne de sel, il est vrai. Mais laissons derrière nous ces attaches anciennes. Maintenant il s’agit d’avancer. Non pas le nez sur le guidon. Mais les yeux levés, comme le peuple dans le désert levait les yeux vers la colonne de fumée et de feu. Les yeux levés, dit notre épître, sur celui qui a commencé la foi en nous et qui l’accomplira : Jésus, le Christ.
« Lorque Dieu nous appelle, il faut croire, il faut partir ; il faut prendre la route pour avancer dans la foi. » Les enfants l’ont chanté à tue-tête, hier au KT. Je n’ai pas osé vous proposer ce chant (ARC767) pour ce matin. Mais le message y est. Il faut partir. Partir vers d’autres rives. Partir même vers ce qui nous paraît insensé, comme Abraham dans la lecture de ce matin. Mais partir à la suite de Dieu, sur les traces du Christ. Partir comme Abraham. Il y a peu, nous avons entendu, dans l’épître aux Hébreux, qu’Abraham attendait la ville à venir. Nous la retrouvons ce matin, ou mieux dit : nous sommes invités à la chercher. Non seulement attendre, mais nous mettre à la recherche.
Cette ville où, selon le visionnaire Jean, il n’y aura pas de temple. Pas de sacrifices. Pas de cultes. Parce que Dieu y sera présent, tellement présent que nous n’aurons plus besoin de toutes ces installations cultuelles, béquilles pour notre chemin de foi. Dieu y sera tellement présent qu’il n’y a même pas besoin de parler, il nous comprend et nous le comprenons parce que nos cœurs seront liés. La communion dont parle l’apôtre Jean. La relation entre tête et corps dont parle Paul aux Corinthiens, relation idéale entre mari et femme dont parle Ésaïe dans le texte de la semaine passée, et Paul aux Ephésiens. Il n’y a pas besoin de mots pour l’amour absolu.
Allons vers cette ville à venir. Le chemin vers elle passe par le Christ, par son sacrifice où il a versé son sang pour beaucoup, pour le pardon des péchés. Dans quelques instants, nous serons invités à sa table, pour y trouver, comme Élie dans le désert, nourriture pour le chemin. Et communion avec le Christ vivant.
Amen.

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