Lève-toi et marche

Chants : ARC 705 ; 610 ; 239 ; 626
Lectures : AT : =pr.
Épître : Eph. 5, 1-8a Évangile : Lc 9, 57-62
PR : 1Rois 19, 1-8(9-13a)

En parcourant les récits de l’Ancien Testament, on trouve plusieurs types de héros. Il y a les Pères, une histoire de famille. Puis Moïse, prophète et chef de peuple – mais aussi meurtrier sans préméditation. Et Josué, déjà bien plus chef que prophète. Puis, les juges, dirigeants et héros en actes émerveillants. Et, plus tard, les prophètes des livres, hommes de parole et de gestes symboliques parfois lourds à porter pour eux-mêmes, mais rarement hommes de violence physique.
Elie est porteur de la parole de Dieu, mais il est aussi un homme d’actions violentes. Et il vient d’accomplir une action particulièrement forte – et sanglante : la reine Jézabel avait fait tuer tous les prophètes du Dieu unique, Élie seul avait survécu. Dans une compétition sans pareil, Élie seul contre des centaines de prophètes de Baal, il les avait tous ridiculisés, puis massacrés l’un après l’autre. Le lendemain de ce bain de sang, la reine jure de lui faire comme il a fait aux prophètes de Baal, et ce dans les 24 heures.
Élie prend la fuite, mais il est à bout. Il ne peut plus continuer comme ça. Il veut mourir. Le paysage dans lequel il s’est refugié, ne peut qu’illustrer et souligner son état. Notre passage est peut-être un des plus anciens récits décrivant ce qu’on appelle aujourd’hui le syndrome du burn-out. Quand le réservoir est vide, quand tout est consommé, qu’on se sent comme brûlé, consommé, mis en cendres intérieurement. Comme Élie. Et vous voyez, ça arrive même aux hommes de Dieu. C’est même assez courant dans l’Église, malheureusement. Je connais plusieurs pasteurs qui ont passé par là, l’un d’eux vient de quitter sa paroisse dans laquelle il ne retournera plus. Mais encore, ce n’est pas seulement une maladie de pasteurs, elle touche aussi les engagés bénévoles. Ce n’est pas parce qu’un engagement s’appelle ministère qu’il ne peut pas être trop lourd à porter, épuisant, nous vidant de toute énergie. Et j’ai l’impression que les engagés d’Église ont encore plus de mal que les autres de lâcher prise, de réduire l’engagement pour préserver leur santé. En toute notre modestie innée, nous autres pasteurs, catéchistes, organistes, visiteurs ou prédicateurs avons tendance à nous prendre pour les héros miraculeux sans lesquels rien ne fonctionnera. Et donc nous cavalerons jusqu’à l’épuisement total. Maladie physique ou état dépressif, burn-out.
Comme Élie qui a laissé même son serviteur pour aller seul dans le désert, certainement pour ne pas revenir. Un homme qui ne peut plus rien, dans un paysage composé de rien. La dernière chose qu’il compte faire, c’est demander à Dieu de le laisser mourir.
Et Dieu, le Seigneur de l’Univers, écoute sa plainte. Mais n’accède pas à sa demande. Au lieu de laisser mourir, il fait vivre. Il donne à Élie, perdu dans le désert, de quoi se nourrir et se désaltérer. Une galette et une cruche. Si la galette est aussi bonne que la galette charentaise, je n’en sais rien, mais elle rend des forces à Élie. Des forces physiques. Et le Seigneur demande à Élie de ne pas rester à l’endroit du dessèchement, mais d’aller vers le mont Horeb. L’Horeb est l’endroit de la rencontre avec Dieu, probablement dans le sud de la péninsule du Sinaï. (Mais depuis peu, existe une autre théorie selon laquelle l’Horeb, l’endroit du buisson ardent et de la pierre dont Moïse faisait sortir de l’eau, se trouverait sur la péninsule arabique… histoire à suivre.) En tous cas, c’est loin. Il faut grimper. Le mont Sinaï, qu’on identifie traditionnellement à l’Horeb et où Moïse a reçu les tablettes de la Loi, monte à bien plus de 2000 mètres.
Une fois arrivé, le Seigneur demande à Élie ce qu’il veut. C’est comme s’il avait dit, dans le désert, « si tu veux démissionner, ne le fais pas par courrier mais viens me voir. » Ce qui me fait penser à nos jeunes qui parfois concluent et mettent fin à une relation amoureuse par texto, SMS. Le message de 140 lettres maxi envoyé par téléphone… Dieu n’accepte pas la démission texto, il dit : « viens me voir, et qu’on en parle. »
Sur le chemin, Élie a dû chercher comment présenter sa cause, mais il a aussi évolué. Arrivé dans la caverne de la rencontre, il ne dit plus « je veux mourir », mais présente la situation désolante. Le peuple entier est infidèle à Dieu, il a démoli les sanctuaires et tué les prophètes, Élie est le seul survivant et on cherche à l’avoir lui aussi.
Et le Seigneur Dieu des puissances – il ne console pas Élie. Il ne dit pas, « va, ça ira mieux dans quelque temps, tu verras, tu n’as pas travaillé pour rien. » Il n’accepte pas non plus la démission. Comme souvent, sa réponse paraît décalé, à côté de la plaque comme disent les jeunes. On pourrait croire qu’il ne tient même pas compte de ce qu’Élie vient de dire, quand le Seigneur répond : « sors de là, tiens-toi debout sous le ciel devant le Seigneur, car Il va passer devant toi. »
Ça peut paraître banal, mais Élie en fait l’expérience : quand nous sommes au plus mal, au plus démoli, c’est là que le Seigneur nous vient au plus près. Et c’est la seule présence du Seigneur qui renverse tout, qui change notre façon de voir les choses, qui nous rend des forces. Les compagnons de la route d’Emmaüs ont fait cette expérience, et beaucoup d’autres avant et après eux. Mais Élis apprend encore autre chose. Car dans les puissances de la nature, le vent fracassant, le tremblement de terre, le feu – dans ces puissances dévastatrices et destructrices, le Seigneur n’y est pas. Il en est maître et seigneur, sans aucun doute, puisqu’il leur ordonne de le précéder. Mais ces puissances-là ne font pas partie de lui. Le Seigneur est dans le souffle doux. Le vent léger qui raffraîchit, qui caresse les fleurs pour porter le pollen et les fertiliser, le vent léger qui chatouille les herbes et porte les oiseaux. Le souffle de vie – oui, c’est lui le Seigneur.
C’est peut-être ce qui surprend le plus. Élie s’est donné en combats titanesques, il a tenu tête au roi et à la reine, et quand il baisse les bras, Dieu ne les lui relève pas – non, il lui fait comprendre que l’arme de Dieu n’est pas la force mais la douceur. Que ce n’est pas aux prophètes de brandir l’épée, mais aux hommes d’armes.
Élie répète encore une fois, mot par mot, ce qu’il avait dit en entrant dans la caverne, et cette fois-ci, en présence directe du Seigneur, à distance à le toucher, il reçoit une mission. Cette mission l’envoie encore sur un long chemin, et un long cheminement. L’un comme l’autre participeront à sa guérison.
Car Dieu l’envoie à Damas. Des mois de chemin à faire, à pied bien sûr. Et à Damas, Élie oindra un nouveau roi. Puis, il oindra Jéhu, futur roi d’Israël, et – peut-être ce qui est le plus dur malgré sa démission – il désignera Élisée ben Shafath comme son propre successeur. Il y a encore un peu de temps, temps de cohabitation d’Élie et d’Élisée, mais Élie laissera sa place. Et il laissera, dès maintenant, l’épée à Hazaël et Jéhu qu’il aura oints au nom du Seigneur. Désormais, il ne brandira plus que la parole de Dieu. Il aura des paroles incendiaires, il est vrai… et il fait l’expérience de ce qui est écrit sur la façade de la Synagogue de la Paix à Strasbourg en traduction libre du verset hébreu – et aux côtés d’une paire de tables parfaitement lisses – à savoir : « Plus fort que le glaive est mon esprit ». Que nous sachions nous confier à l’Esprit de Dieu, plus qu’aux forces visibles, et accepter qu’il œuvre à travers la faiblesse !
Amen.

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