Souviens-toi

Chants : ARC 25, 1.2.4 ; 629, 1-3 ; 628, 1-4 ; 405, 3+4
Lectures : AT : Es. 5, 1-7
Épître : Rom. 5, 1-5(6-11) Évangile : Mc 12, 1-12
PR : Hébr. 11, 8-10

« Croire, c’est se souvenir », dit le philosophe juif Abraham Heschel. Se souvenir, c’est le thème de tout le chapitre 11 de cette lettre si unique dans son style qu’est l’épître aux Hébreux. Il rappelle aux lecteurs la foi des pères, en commençant par Abel.
De mes entretiens avec vous et bien d’autres croyants, je peux affirmer que pour les protestants aussi, croire est se souvenir. C’est se souvenir des premiers contacts avec la foi chrétienne, des premières personnes qui nous ont parlé du Christ, c’est se souvenir aussi de ce que nous avons vécu et comment nous avons vécu la présence de Dieu en notre vie. Ou peut-être aussi comment nous avons souffert son absence.
Ce souvenir est souvent lié aux pasteurs, ou aux monitrices d’École Biblique. J’entends souvent parler de tante M…. Et aussi, mais c’est une autre génération, de la mère de notre ami F. P.. Des jeunes d’aujourd’hui se souviendront peut-être de G. R. et N. K..
D’autres se souviennent du pasteur de leur confirmation, ou – souvent même – du pasteur de leur bénédiction de mariage. C’est ce qui me rend un peu envieux, pour ne pas dire jaloux, parce que j’ai l’impression que pour bien des couples la bénédiction liturgique du mariage n’a d’importance que pour la tradition, le pittoresque, et très peu pour la foi.
Si je retrace mon propre chemin, j’y trouve, bien sûr, des livres, des auteurs importants, mais avant tout des personnes. Beaucoup sont décédés depuis, dont ma grand-mère et plusieurs pasteurs. Il y a aussi des professeurs de faculté. Souvenez-vous de ceux qui vous ont annoncé la parole de Dieu, dit notre épître (13,7), et imitez leur foi.
Pour ce matin donc, on nous renvoie à Abraham, sous trois aspects – il y en a d’autres, comme ce sacrifice du fils de la promesse, qui figurent dans les versets suivants mais ne sont pas texte de prédication ce matin. Et ces trois aspects ne concernent pas seulement Abraham, mais – je pense – chaque croyant.
Premièrement : Abraham suit l’appel divin vers un pays de promesse. C’est un élément constitutif de la vie du croyant : nous ne savons pas où elle va nous mener. C’est l’histoire de confiance, de se mettre en chemin en suivant un appel, de quitter la sécurité du cadre habituel, de passer par-dessus bord et de faire l’impossible. C’est une histoire de foi de quitter sa région, son pays pour aller travailler sur d’autres continents, avec des hommes et femmes dont la langue maternelle n’est pas la vôtre. C’est une histoire de foi de reprendre l’entreprise familiale alors que tous vous disent que ce métier n’a pas d’avenir. C’est une histoire de foi de quitter la maison des parents pour créer son propre foyer. C’est une histoire de foi de revenir sur la terre des ancêtres après toute une vie passée ailleurs. Des histoires de foi qui renforcent notre confiance en Dieu : si nous sommes toujours là, c’est parce qu’il nous a portés, parce qu’il tient ses promesses.
Deuxième point : comme un étranger, Abraham vit dans le pays de la promesse. Ce pays ne lui appartient pas. Tout comme notre vie ne nous appartient pas. Nous ne savons pas si demain nous serons encore là. Nous ne sommes que de passage. « que » ? Nous sommes de passage. Tout simplement. Venant de Dieu, nous arrivons à la naissance. C’est l’œuvre de Dieu. Pour éviter la confusion avec de petits passe-passe magique, je l’appellerai la merveille de Dieu. Et à la fin, nous retournerons vers lui. Encore une merveille divine : tout n’est pas fini. Le début et la fin sont donc merveilleux – même si souvent nous avons bien du mal à voir la merveille dans la fin de la vie humaine, mais ne nous limitons pas au visible, regardons l’invisible ! Entre ces deux extrémités, une vie pleine de merveilles de Dieu, une vie qui paraît parfois enchantée, parfois ensorcelée… parce que nous ne sommes que de passage.
Et puis, Abraham attendait la ville solidement construite. Dans le contexte de notre épître, il s’agit, bien sûr, de la Jérusalem céleste, la « nouvelle Jérusalem ». Ce ciel nouveau, cette terre nouvelle sont encore loin pour Abraham, loin aussi pour nous – c’est un point commun à travers les siècles. Ils sont à entrevoir dans la vie de Jésus, pour nous donner un petit aperçu, aperçu trop long pour ne pas le remarquer mais trop court pour voir des détails. Les Évangiles en parlent, en nous racontant sa vie, et nous disent : Regarde sa vie, regarde sa mort, une merveille venant de Dieu, une merveille retournée vers Dieu. Et une vie pleine de merveilles, de miracles, mais aussi finalement condamnée à une mort violente. Mais une vie qui a sa fin en Dieu. « La ville solidement bâtie. » C’est ce que croyait Abraham. C’est ce que vivait Jésus. Et nous pouvons le croire, nous aussi.
Est-ce que c’est notre foi ? Là, chacun doit considérer sa propre foi, l’un ne peut pas répondre pour l’autre. Je devrais examiner ma foi à moi, parler de toutes les personnes que j’ai croisées durant ma vie, qui m’ont accompagné sur ce chemin, qui m’ont formé, en laissant leurs empreintes. Consciemment ou inconsciemment. Mais cela ne vous apporterait rien ; il faut que chacun se souvienne de son propre chemin. Des débuts de sa propre foi, et comment il a continué. Nous aurions à partager des histoires, des récits, des anecdotes – comme nous le faisons parfois, et alors nous découvrons un peu mieux nos frères et sœurs, et nous-mêmes aussi. Elie Wiesel, survivant d’Auschwitz, dit : « il nous faut raconter nos histoires, pour nous souvenir comment, malgré toutes les déceptions et malgré tous les ébranlements, notre foi a pu grandir vers Dieu. » Et il continue : « La foi restera toujours un secret que nous ne pouvons qu’admirer et contempler. Il est notre devoir de lui donner forme, de la transmettre tout en la gardant comme un secret, de transmettre ce secret à autrui. »
Et encore je raconte d’un homme qui parle de sa foi ! Un homme dont les paroles me touchent. Miracle, merveille. Mais ces récits nous font vivre. Nous, qui sommes inclus dans cette grande communauté des récits, des histoires de foi. Celle qui commence par Abel, passe par Abraham, par Jésus l’homme idéal et Fils de Dieu, et qui continue par nous. La foi sera toujours à oser. Elle sera toujours un départ vers l’inconnu. Et nous serons toujours conscients de n’être que de passage. Heureusement, car le meilleur est à venir ! Cette ville aux fondations solides est encore devant nous ! Mais en partageant nos histoires de foi nous pouvons nous inciter mutuellement, et inviter les autres, à oser croire, jour après jour. Même et surtout si nous ne sommes pas les grands modèles de foi. Racontons. Tous les jours. Témoigner, c’est raconter. Témoigner de Dieu, ce n’est pas proférer de grandes vérités doctrinaires. (Laissez cette tâche aux pasteurs, professeurs et christianistes.) Témoigner, c’est raconter ce qu’on a vu. Ce qu’on a vécu. Comme il est dit d’Abraham : « il partit sans savoir où il allait. Par la foi. » Ça vaut aussi pour nous. Pas plus ni moins.
C’est peut-être bien peu, mais c’est tout. Et surtout c’est tout ce qu’il faut.
Amen.

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