le vrai jeûne

culte pour l’A.G. de l’entr’aide protestante

Chants : ARC 223 ; 548 ; 541 ; —
Lectures : AT : =pr.
Épître : —- Évangile : —-
PR : Es. 58, 1-14

Les prophètes d’Israël ont souvent le devoir douloureux de rappeler à l’ordre un peuple qui fait ce qu’il veut, qui ne remplit que machinalement ses obligations religieuses et qui se porte très bien : il y a de l’argent, on vit bien, la religion c’est une tradition qu’on respecte pour le souvenir des parents et grands-parents, qu’est-ce qu’il faut de plus ? Dans cette situation, le prophète doit dire : reprenez vous, repentez-vous, les choses vont changer parce que Dieu est plus qu’une tradition, en fait il n’est pas du tout une tradition mais entièrement être vivant présent devant vous, et il est fâché à cause de votre style de vie.
Ce n’est pas du tout le message de ce matin. Il s’adresse au contraire, à une communauté désireuse de faire ce que Dieu attend d’elle, qui cherche à être proche de Dieu – et qui lui clame vivement son secours. Jour et nuit les fidèles cherchent à savoir comment faire plaisir à Dieu, comment lui faire bouger alors qu’il semble faire l’oreille dure. Ils crient leurs souffrances de sorte que le prophète doit donner de toute sa voix pour se faire entendre, qu’il doit claironner comme un troupeau d’oies. Mais toute leur application rituelle n’arrive pas à toucher le cœur de Dieu. Toute leur soumission, leur humiliation devant Dieu, leurs jeûnes, restent sans réponse.
Pourquoi ? Parce que, dit Dieu par la bouche du prophète, leur culte ne se reflète pas dans leur vie quotidienne. Le jeûne de la bouche reste creux s’il n’est pas accompagné du jeûne du cœur. Vous vous privez de manger pendant un ou deux jours, dit Dieu, mais vous ne vous privez pas de vous disputer, de vous quereller, de chercher votre propre avancement au détriment des autres. Vous ne menez pas la main à la bouche, mais vous ne l’ouvrez pas non plus pour l’autre, au contraire, vous la serrez en poing ! Comment voulez-vous que je vous entende, si vous avez les dents serrés à grincer ?
Ça, dit Dieu, ce n’est pas du jeûne, c’est du cinéma. De toute façon, ce n’est pas pour moi que je vous demande le jeûne, c’est pour vous. Pour que vous appreniez à ne pas chercher à optimiser votre rendement, à chercher votre propre intérêt, mais pour que vous preniez consciemment sur ce que vous avez pour le laisser, même le donner à celui qui en manque.
D’ailleurs, durant des siècles, les chrétiens ont lu seulement la partie centrale de notre passage, qui parle de partage, et a omis de le comprendre dans son contexte. Oui, il est bien de partager, de donner de son trop-plein à celui qui est en manque. Mais au risque de me mettre à dos les Restos du Cœur et autres associations qui récoltent les marchandises bientôt périmées, il ne s’agit pas ici de donner aux pauvres les biens non vendables plutôt que de les détruire. Oui, il est abominable de détruire de la nourriture tant qu’il y a un seul être humain sur terre dans l’impossibilité de se nourrir. Mais encore une fois, ce n’est pas le focus de notre texte.
Car ce texte demande non seulement de partager les richesses des riches, il leur demande aussi de prendre leur part à la pauvreté des pauvres. Le vrai jeûne, c’est quand tu ne manges pas pour pouvoir donner à manger à l’affamé, quand tu lui donnes ta propre part en échange de sa faim. C’est quand tu ne rentres pas dans ta maison, mais tiens compagnie au sans-abri. C’est quand tu n’invites pas le pauvre, ou l’africain, dans ta maison riche pour lui montrer tes richesses qui lui font monter l’eau à la bouche et pour le renvoyer dans sa pauvreté une fois qu’il t’a bien remercié pour ton aumône – mais que tu vas chez lui, que tu vas partager sa vie et sa pauvreté, c’est là que se fait le vrai partage. C’est là que le jeûne reprend sens. Nous célébrons d’illustres personnages qui l’ont fait : mère Teresa, Sœur Emmanuelle ou, pour ne pas nommer que des catholiques, Albert Schweitzer : il avait devant lui une brillante carrière universitaire, très jeune il avait grimpé beaucoup d’échelons – et il a abandonné tout cela pour faire des études de médecine et apporter de cette richesse de science dans la brousse africaine, et pour partager la vie des indigènes africains.
Mais qu’en est-il de notre propre jeûne, de notre propre abnégation de privilèges et de richesses ? Il n’y a pas beaucoup de mendiants dans nos villages, c’est pourquoi notre secteur passe pour un secteur riche. Mais il y a tant de gens qui n’arrivent pas à joindre les bouts. Tant de gens dans des détresses psychiques, de dépendances, de solitude… est-ce que nous sommes prêts à partager leur souffrances ? Le mot sympathie est un beau mot, mais son sens premier est « souffrance partagée ». Avec qui avons-nous réellement sympathisé, ces derniers temps, en partageant ses souffrances, ses questionnements, ses impasses ?
Sur cette abnégation de notre superbe, cet abandon de notre richesse, et ce vrai partage des richesses et des manques, est une promesse de bénédiction que le prophète nous rappelle. Nous trouverons de la joie à nous séparer de ce qui nous tient à cœur, à donner de notre part à l’autre en partageant sa part de manque. C’est là que nous trouverons de nouveaux élans, pour l’auditoire du prophète c’était l’élan et les moyens de reconstruire le temple détruit, pour nous peut-être de reconstruire l’Église vieillissante et affaiblie. C’est le partage de la pauvreté qui fera sonner juste les chants des cultes et qui transformera la détresse en joie et gloire. Oui, la bouche du Seigneur a parlé.
Amen.

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