Silence, s’il vous plaît !

Chants : ARC 33, 1.2.5 ; 407 ; 608 ; 408
Lectures : AT : Gen. 18, 20-33
Épître : Phil. 3, 17-21 Évangile : Mt 22, 15-22
PR : Mt. 5, 33-37

Est-ce qu’il vous arrive de jurer ? Non, je ne parle pas de jurons, mais de serments. Nous avons discuté, jeudi à l’étude biblique, où dans nos vies le serment a encore de l’importance. Il n’y en a plus guère. Si vous n’êtes pas appelés à témoigner devant un juge, et si vous ne vous engagez pas dans l’armée, on ne vous demandera pas de prêter serment.
Cet avertissement de Jésus ne nous touche donc pas vraiment. Il est le troisième de cinq, qui tous commencent par « vous avez entendu qu’il a été dit ». A chaque fois, Jésus renforce le commandement, et rejette des propos atténuants que la tradition avait ajoutée. Mais qu’est-ce qu’il nous touche, puisque nous ne prêtons pas serment ?
Mais,regardé de près, notre petit passage nous concerne bien plus, et je suppose qu’il regarde chacun de nous. Parce qu’il ne s’agit pas tant de la façon de prêter serment que de notre parole en général.
Pourquoi ?
Le serment que Jésus interdit, est une façon de donner du poids à ses propos en prenant Dieu pour témoin, ou en liant la véracité des propos au ciel et à la terre, à sa propre vie ou à celle de ses enfants. C’est de l’abus, dit Jésus, ne mêlez pas Dieu de vos propres paroles et surtout ne le prenez pas en otage. Mais ne prenez pas non plus en otage de vos paroles vos enfants, ou le trône de Dieu ou l’endroit où il pose ses pieds.
Que votre parole soit un oui pour un oui et un non pour un non.
Donc, qu’elle soit sobre. Il n’y a pas besoin de faire d’énormes élocutions pour exprimer ce qui peut se dire de façon bien simple. S’il suffit de dire oui ou non, alors contentez-vous de dire oui ou non et ne vous perdez pas dans de longs discours sur le pourquoi et pourquoi on aurait pu faire autrement et que vous êtes désolés de ne pas pouvoir faire autrement… dites oui, dites non, et c’est bon. Tout ce qu’on ajoute vient du mal.
Oui, mais… ah. « Oui » ou « mais », les deux c’est trop… donc : Dans notre monde où les superlatifs s’empilent, où on fait beaucoup de mots pour souligner ses paroles, comment faire entendre une parole simple ? Quand les autres font plus blanc que blanc et même le blanc le plus blanc de tous les blancs possible, qu’est-ce que notre blanc tout court ? Quand les autres disent vraiment, réellement et vraiment véritablement vrai, qui entendra mon petit oui et mon petit non ?
Et je serai tout de suite tenté de parler comme tout le monde pour me faire entendre, et d’ajouter encore une couche pour que sûrement on me croie… certes, dans la société déchristianisée je n’appellerais pas Dieu pour témoin, mais sur la vie de ma belle-mère, pourquoi pas ? C’est vrai, ça se fait – du moins dans certains quartiers.
J’entends à nouveau Jésus, qui ne crie pas fort : « un oui pour un oui, un non pour un non – ce qu’on ajoute, vient du mal. »
C’est vrai, ce n’est pas celui qui crie le plus fort qui a raison. Ce n’est pas celui qui attire l’attention du public qui dit la vérité. Ce n’est pas celui qui commet les actes les plus spectaculaires qui va dans la bonne direction. Ce n’est pas le texte le plus long qui est le plus important. Vous connaissez certainement cette petite comparaison, qui dit que les 10 commandements ont été dits en 88 mots, la déclaration d’indépendance des Etats Unis en 300 mots, et la directive de l’Union Européenne sur le caramel en 25 911 mots. Je vous avoue que je n’ai pas recompté les mots, mais le fond est évident.
Je vois Gandhi, le Mahatma. Oui, il a fait de grands discours, il n’était pas avocat pour rien, mais il a su se taire. Il a su impressionner par la modestie, par le refus de jouer le jeu de ceux qui crient plus fort. Et semaine par semaine, je vois les Cercles de Silence. Des hommes et femmes qui se réunissent sur la place publique, qui se mettent en cercle, silencieusement, en tournant le dos aux passants, et qui – probablement – prient. Sans dire un mot.
Mais attention, parfois une parole est nécessaire, comme nous rappelle Jean Pruvost :

En matière de brièveté, tout est dit par le lauréat 1998 du 1er concours de poésie de la RATP : «  J’aurais pu pour te parler d’amour Glisser un mot dans ta boîte aux lettres J’ai préféré lancer une pierre dans ta fenêtre. Mais je n’ai pas osé mettre de papier autour. » C’est émouvant, il a peut-être brisé la glace mais cela reste un peu court, et même si Ninon de Lenclos remarquait qu’« Une femme se persuade beaucoup mieux qu’elle est aimée par ce qu’elle devine que par ce qu’on lui dit », je conseille à ce jeune homme de mettre un papier autour avec la plus belle lettre d’amour.

(Source. Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise et où il enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire.)

Et pour la crédibilité ? Ah, il ne suffira pas de parler moins. Il faudra aussi que la parole soit tenue. Que nous ne prenions d’engagement que si nous sommes sûrs de vouloir et de pouvoir l’honorer. Qu’un non soit un non et un oui un oui, et qu’on puisse compter sur les deux. Que notre parole soit fiable, c’est la clé de l’amour. Et la clé de l’éducation, notamment de nos temps où aucune parole publique n’est plus crédible, et où nos jeunes manquent cruellement de repères : que notre fiabilité leur soit un repère ! Et votre entourage découvrira que votre oui et votre non valent plus que les grandes promesses du monde qui nous entourent.
Moins parler, c’est un défi. Peut-être particulièrement pour les pasteurs et les avocats. Mais pour tout le monde. Un défi qui transforme notre vie entière.
Parler moins, arrêter le flot incessant des vagues de sons et paroles. Couper cette radio qui fonctionne du matin au soir. Couper la télévision. Vous verrez, de nouveaux espaces s’ouvriront dans votre vie. Des espaces où peut-être vous entendrez la voix de Dieu.

Amen.

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