Aie miséricorde – avec toi-même !

Chants : ARC 19, 3-4 ; 181 ; 608 ; 187, 1+3+4
Lectures : AT : Gen. 8, 15-22
Épître : 1Thess. 4, 1-8 Évangile : Mc 10, 2-9
PR : Mc. 2, 23-28

Les pharisiens n’ont pas bonne presse dans le monde chrétien. Même pas chez les protestants. C’est un peu dommage, parce que, d’une certaine façon, les pharisiens sont les protestants du temps de Jésus. Leur vie de foi n’est pas axée sur le culte liturgique du temple, mais sur l’étude de l’Écriture Sainte et l’observation de la volonté de Dieu dans tous les domaines de la vie. Bref, ce sont des gens qui prennent l’Écriture au sérieux, et aussi l’importance de la foi dans la vie de tous les jours : il ne suffit pas de dire « je crois » le dimanche, il faut le mettre en œuvre chaque jour de sa vie. Des gens tout à fait respectables donc.
Mais, comme je disais, ils ont mauvaise presse. Pourquoi ? Parce que dans les récits des Évangiles, les pharisiens nous sont souvent décrits comme des gens désagréables, légalistes, qui ont toujours raison et qui ferment les visières, les volets et les fenêtres pour que surtout la lumière du Christ ne puisse pas rentrer. Il faut dire que les évangélistes ont tendance à simplifier, ils disent « les pharisiens » comme si c’étaient tous les pharisiens du pays, alors que probablement il ne s’agit que de quelquesuns. Reconnaissons tout de même que Jean nous informe d’un certain nombre de pharisiens qui suivent Jésus ! Et des protestants imbus de leur science et de leur infaillibilité innée, ça existe – j’en ai déjà rencontré. A ma grande détresse, d’ailleurs, car tout comme ces pharisiens de notre passage, ils livrent un contre-témoignage.
Le souci de ces pharisiens, à la base, est honnête. La loi impose le repos pour tout le pays, pour les Israélites et les étrangers, pour homme, femme et bête. Tous doivent laisser le travail pour se reposer. Remarquons, les Romains à l’époque ne connaissaient pas de repos hebdomadaire et traitaient donc les juifs de paresseux. Je ne sais pas de quand date l’interdiction du travail dominical en France, mais en Allemagne elle n’a été introduite qu’en 1891, par le jeune empéreur Guillaume II auquel on aime bien prêter tous les défauts imaginables… Et il est loin d’être acquis, notre repos dominical… que ce soit dans le commerce, ou que ce soit à la maison. Qui parmi vous prépare le repas de dimanche de sorte à ne pas avoir à y consacrer plus de 5 minutes en rentrant du culte ?
Pour les pharisiens, le repos sabbatique est signe visible de l’observance du fidèle. On ne voit pas de loin si quelqu’un respecte les différentes ablutions ou si ses menus correspondent aux exigences de la loi. On ne voit pas s’il croit ou s’il fait semblant. Mais on voit très clairement s’il travaille ou s’il se repose. Donc, on peut facilement reprendre et exhorter ceux qui ne se reposent pas. Et nos pharisiens y font comme une fixation. À les entendre, c’est avec l’observation du sabbat que vit ou que meurt le Judaïsme. Elle devient donc une fin en soi.
Jésus s’y oppose. Certes, ses disciples ont arraché quelques épis, ce qui est un travail : ils ont cueilli, ils ont – à très petite quantité – moissonné. Mais ce n’était que pour leur besoin immédiat, pour calmer la faim. Et là, Jésus sait que David a fait pire : il a volé les pains sacrés du temple, pour nourrir ses hommes. Et pourtant, Dieu ne l’a pas puni.
Mais Jésus ne se contente pas de dire « calmez-vous, ils auraient pu faire pire » en se prenant aux pains sacrés. Il remet aussi les choses dans leur ordre. Le sabbat est une offre, un cadeau de Dieu aux hommes, pour améliorer leur situation, les libérer de l’éternel moulin du travail et labeur, pour leur ouvrir un espace dans la semaine dédié à leur restauration physique et surtout spirituelle, mais en le surélevant, les pharisiens en font une cage, une caverne de prison qui au lieu de guider vers Dieu, empêche l’accès vers lui.
Cette tendance, malheureusement, ne nous est pas inconnue. Nous savons très bien ce que doivent faire les autres – c’est-à-dire faire comme nous – pour que tout aille mieux. Si tous allaient au temple comme moi, si tous donnaient à l’Église comme moi, si tous se donnaient et s’engageaient dans la vie d’Église comme moi, si tous participaient aux Études Bibliques et à la Chorale comme moi… oui, alors tout serait mieux. Enfin, plus de monde, mais… des hommes et femmes sous la contrainte, soupirant et souffrant de l’Église. Jésus dit : NON ! Je ne veux pas de cette Église-là !
Le sabbat, et avec lui toute la Loi, a été fait pour l’homme, pour son bien, pour lui créer des espaces de vie et pour le préserver d’erreurs à conséquences graves. Pas pour faire des cages et des prisons. Et si la Loi n’a pas pu faire le pont entre nous et le Père Dieu, si Jésus s’est mis en pont à la place de la Loi, ça ne veut pas dire que nous devions en faire à nouveau des prisons.
L’apôtre Paul, dans une de ses lettres, parle de l’Église comme d’un corps. Or, vous savez ce qui arrive à un corps dans lequel on réduit les espaces de passage, et augmente la cadence, où on exige un effort trop grand pour les organes : la tension monte, la souffrance également, et à un moment, arrive l’infarctus. Le cœur ne peut plus pomper le sang à travers les veines trop serrées, les muscles crampés ne peuvent plus bouger, le foie et les reins rendent le service. Si rien n’est fait dans l’urgence immédiate, le corps meurt.
Parfois c’est « moins grave » – entre guillemets ! Il n’y a que les vaisseaux sanguins d’un membre qui sont bouchés, on ne perd qu’une jambe ou un doigt… mais le corps est et restera mutilé. Il est partiellement mort. Est-ce que c’est ce que nous voulons pour notre Église ? Jésus, en tous cas, ne le veut pas, mais vous savez, parfois le corps n’obéit pas à la tête.
Les pharisiens dans notre épisode ne font attention qu’à leur loi, leur attente, et ne voient pas le besoin fondamental des disciples : ils ont faim, ils ont besoin de manger. Ce besoin est vital.
Et ce que font les disciples, n’est rien d’autre que ce que Dieu dit à Adam de faire quand il a faim : de cueillir un fruit et de le manger.
Est-ce que nous voyons les besoins des membres de notre corps Église ? Est-ce que nous voyons qui a besoin de repos, qui a besoin de soutien, qui a besoin d’un remontant (spirituel, bien sûr) ? Est-ce que nous voyons qui va mal, et pourquoi ? Il me semble que nous avons encore des efforts à faire, malgré toute notre bonne volonté.
Et il y a aussi des organes qui se tournent contre eux-mêmes, qui refusent de faire ce qui est bon pour eux, par souci de répondre aux exigences qu’ils s’imposent eux-mêmes. Là encore : Jésus ne nous demande pas de nous user pour la vie d’Église. La vie d’Église est faite pour l’homme, pas l’homme pour la vie d’Église. Et qu’est-ce que ça sert à l’Église si je tombe malade ou même raide mort, pour ne pas avoir écouté mes besoins ?
Dieu ne nous demande pas de faire au-dessus de nos forces. Il ne nous demande pas de négliger nos besoins vitaux. Il se réjouit de notre engagement joyeux. Et il est clément, il ne nous retient pas nos défaillances. C’est à nous d’être plus cléments avec nous et nos frères et sœurs… et de faire confiance à Dieu plus qu’à nos forces, nos projets, nos idées, plus qu’à ces grillages que nous aimons poser pour nous traîner en avant, mais qui nous deviennent si facilement prisons.
Amen.

Publicités