Laisse-le donc faire !

Chants : ARC 68, 1-3 ; 551 ; 475 ; 68, 4+5
Lectures : AT : Lam. 3, 22-26.31-32
Épître : 2Tim.1, 7-10 Évangile : Jn 11, 1-3.17-27(41-45)
PR : Lc. 7, 11-16

A mi-chemin entre Pâques et Noël, nous est proposé ce petit passage. A première vue, le récit peut paraître plutôt banal, du moins quand on sait de quoi Jésus est capable :
il est en route d’un lieu à un autre, il passe devant les portes d’une ville où il croise un cortège funèbre, la souffrance de la veuve devenue mère orpheline le touche au plus profond, et il rappelle son fils à la vie. A-t-il pensé à sa propre ancêtre, Noémie, veuve et mère orpheline ? Les veuves orphelines n’avaient pas de situation, en Judée. Elles n’avaient pas de mari pour les nourrir et pour les représenter juridiquement, et leurs fils qui auraient dû reprendre ces charges de leur père, étaient morts eux aussi. C’était à se demander ce qui est pire : être mère orpheline ou ne jamais avoir eu d’enfant – dans un cas comme dans l’autre, les voisins vont se dire qu’elle n’est pas aimée par Dieu, comme Hanne, la mère de Samuel.
Cette femme est donc en grande détresse, sociale et morale. En réveillant son fils, Jésus lui rend la vie, le nourrisseur, le représentant légal, il lui redonne une existence. Et bien sûr, il lui rend son fils bien-aimé, faut-il le dire ?
Mais ce petit passage est plus qu’une guérison de la mort. On peut lire en lui seul, tout l’Évangile de Jésus-Christ. Il nous rappelle peut-être d’autres personnages de l’Ancien Testament, comme la veuve de Sarepta, à laquelle le prophète Élie rend son fils. L’allusion est assez claire ; c’est cette résurrection qui fait qu’Élie est reconnu comme prophète, et les gens qui ont assisté à notre scène disent également qu’il est un prophète. D’autres femmes ont eu un fils pour retrouver l’honneur de femme, pensons à Sara ou à Elisabeth, la femme du vieux Zacharie. C’est vers Zacharie que Luc nous renvoie par les louanges des spectateurs : Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, parce qu’il a visité et racheté son peuple, c’est le chant de Zacharie. Dieu a visité son peuple, disent les gens de Naïn. Et Jésus fera dire à Jean, son cousin, le fils de Zacharie : les morts sont réveillés. Ainsi s’accomplit une prophétie que nous trouvons dans le livre d’Ésaïe (ch.35 et 61).
Mais le passage ne se tend pas seulement vers l’avant, le passé, il se tend aussi vers le futur, l’après. Et ce de plusieurs manières. Déjà, il y a le réveil proprement dit, celui du jeune homme. C’est le premier réveil de la mort que Jésus opère, alors que nous en connaissons trois : la fille de Jaïrus le chef de la synagogue, qui se trouve encore sur son lit, notre passage où le jeune homme est déjà en chemin vers le cimetière, et Lazare qui est déjà mort et enterré et, comme dit sa sœur, « Seigneur, il sent déjà mauvais. » Le jeune homme de Naïn est le premier dont parle Luc, et je suppose que le rappel à la vie de Lazare s’est passé seulement peu de temps avant la passion. Donc, ce jeune homme est le premier à pouvoir témoigner de la puissance de Jésus, qui domine même la mort. Il est le premier témoin de ce pouvoir qui, par la mort et resurrection du Christ, vaincra une fois pour toutes le pouvoir de la mort.
Et l’assistance, peut-être sans le savoir, évoque déjà la resurrection de Jésus. Ce n’est pas directement audible pour nous, parce qu’en français on traduit différemment, mais le mot grec pour surgir, dans « un prophète a surgi parmi nous », est le même qu’on utilise pour ressusciter. Au 7e chapitre donc, bien longtemps avant les premières annonces de la passion, la résurrection du Christ Jésus nous est annoncée. Et donc, notre petit passage contient tout l’Évangile de Jésus-Christ. Si nous ajoutons le verset suivant que je ne vous avais pas lu, « cette déclaration sur Jésus se propagea dans toute la Judée et dans toute la région », nous pouvons y voir même un avant-propos à l’histoire de l’Église primitive, aux actes des apôtres.
Tout l’Évangile en quelques versets : Dieu s’est fait homme, il a pris notre condition, il souffre de nos souffrances – qu’est-ce que la compassion est autre que la souffrance partagée ? – et intervient pour nous soulager. Il combat notre ennemi n°1, la mort, et remporte la victoire.
Vous me direz peut-être : oui, d’accord, mais… c’était il y a longtemps. Nous, on n’a pas croisé Jésus sur notre chemin, on est la avec nos souffrances, avec nos morts qui sont partis trop jeunes, avec nos malades, avec nos soucis.
Nous n’avons jamais vu de résurrection, ni sur le lit de mort ni sur le chemin du corbillard ni au cimetière.
Et Dieu sait qu’il y a des personnes qui nous étions très importantes, qui étaient toute notre vie – et que nous avons perdues. Parents, enfants, frères et sœurs, maris et femmes. Des êtres chers que nous avons perdus à la guerre, à la maladie, à des conflits, aux divorces. Des personnes qui nous tenaient à cœur, et à leur départ, une part de notre cœur est partie avec eux.
Jusqu’où sommes-nous capables de croire que Dieu peut faire des miracles ? Que au moins, pour ceux que la vie nous a arrachés mais qui vivent quelque part ailleurs, un nouveau contact peut être créé ? Que les blessures anciennes, les causes de conflit et de séparation peuvent être surmontées ?
Il faut croire contre toute vraisemblance, contre toute logique pour croire que tout comme Lazare, tout comme la fille de Jaïrus, tout comme le jeune homme à Naïn, des personnes décédées puissent revenir à la vie. D’après tout ce que nous savons, c’est impossible. Mais Jésus l’a fait. Il faut croire contre toute vraisemblance pour croire qu’après le conflit, la paix puisse revenir, que les reproches, les accusations puissent être surmontées, les blessures pansées et soignées.
Oui, il faut y croire, contre toute vraisemblance. Et il n’y a pas de garantie. Mais… Dieu n’attend pas forcément notre foi pour agir. La veuve de Naïn n’avait rien demandé, rien espéré. Jésus est juste passé au bon moment pour elle, il a été touché par sa souffrance, et il a agi.
Et pourquoi pas dans nos vies ? Pourquoi pas, de façon totalement inattendue, à une manière complètement incroyable ? Pourquoi Jésus ne peut-il pas faire pour nous ce qu’il a fait pour la veuve ? S’il se laisse toucher par la détresse d’une femme qu’il ne connaît ni d’Adam ni d’Ève et qui ne lui a strictement rien demandé, alors pourquoi devrait-il rester insensible à nos détresses, si en plus nous supplions son aide ?
Il est vrai, je ne peux pas donner de garantie. L’automatisme ne fonctionne pas, il n’y a pas à chaque prière son accomplissement immédiat. Encore moins son accomplissement de la façon que nous imaginons. Et n’espérons surtout pas que tout redevienne comme avant – ça, c’est impossible. Le jeune homme de notre épisode, ou Lazare, n’étaient plus comme avant. Ils avaient fait un chemin que nous ne connaissons pas, et qui laisse forcément des marques. Si Dieu opère des guérisons dans nos vies, des réconciliations, les choses ne deviennent pas juste comme avant. Parce que nous avons fait l’expérience de la séparation, de la souffrance, et que nous ne sommes plus comme avant. Mais Dieu peut faire que toutes choses deviennent bonnes. De façons totalement inattendues. Laissons-le faire !
Amen.

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