Pour quoi, pour qui ?

Chants : ARC 119, 1-3 ; 427 ; 428 ;
Lectures : AT : Gen. 4, 1-16a
Épître : 1Jn. 4, 7-12 (Évangile : Lc 10, 25-37)
PR : Mt. 6, 1-4
Je dois vous avouer que j’ai eu un peu de mal, au début, avec ce texte. Tout comme le passage qui suit, et qui dit « ne prie pas devant les gens ». Qui semble donc cautionner tous ces gens qu’on ne voit pas au temple mais qui tiennent à un enterrement chrétien – à un moment où selon toute semblance, il est trop tard pour se faire chrétien. Ce qui suscite des remarques par ceux qui sont toujours ici. Et pourtant, « ne prie pas devant les gens », donc aussi « ne va pas au temple pour y être vu ».
Et l’aumône, plus encore, l’aide aux nécessiteux… là aussi, ça se fait en cachette ? Mais, nous réfléchissons régulièrement à la visibilité de l’Église, d’une, et aussi à ce que l’Entraide Protestante est autre chose qu’un secours populaire à couleur chrétienne, mais une façon de transmettre l’Évangile. Donc, que faire de cette remarque de Jésus ?
Et je lis, ces jours-ci, que des parlementaires municipaux d’un district à Berlin ont décidé que la médaille du mérite dont ils décorent les citoyens qui se sont particulièrement investis pour la vie sociale de leur district, ne sera désormais plus donnée aux méritants engagés dans une association cultuelle, quelle qu’en soit la couleur. Bref, dans ce district pour mériter la récompense municipale, il faut être athée. Comme quoi, parfois on trouve encore plus partisans de l’athéisme d’État que les laïcards français ! Et on pourrait dire, cela va bien avec ce que dit Jésus, fais ce que tu veux faire mais surtout ne te fais pas remarquer. Sauf que là, c’est en sens inverse, ne fais pas remarquer ton attachement de foi – mais l’engagement civique.
En relisant notre passage et les versets qui suivent, je découvre cependant que j’ai tout mal compris : que l’aumône n’est qu’un exemple pour tout acte pieux, mais que le sujet de Jésus est un tout autre : le mérite devant Dieu, qui apparemment est incompatible avec le mérite devant les hommes. En bons protestants, nous devrions avoir tous les cheveux hérissés sur la tête, quel mérite pouvons-nous avoir devant Dieu ? Paul ne dit-il pas que nous manquons douloureusement de tout mérite et de toute gloire devant Dieu ?
Mais ici, il n’est pas question de la justification, il n’est pas question de l’accès ou non au paradis céleste. Je me dis donc que Jésus pense en d’autres catégories. Et je pense aux enfants, qui n’ont pas besoin d’acheter l’amour de leurs parents. Mais qui font bien des choses pour faire plaisir aux parents, ils dessinent ou cueillent des fleurs, ils préparent la table… Et les parents seront très touchés par ces marques d’affection et d’amour.
Mais imaginons un enfant qui, ayant peint un beau tableau pour sa maman, se met à faire le tour des grands-mère pour montrer ce tableau : « regardez ce que j’ai dessiné, n’est-ce pas beau ? » Un autre qui met la table et court chez les voisins pour raconter, « voisine, j’ai mis la table pour maman ! » Un adolescent qui a bricolé quelque chose pour son père et qui, avant de le donner, le présente sur internet à ses amis : « regardez ce que je sais faire ! »
Et chacun de ces enfants récolte des paroles appréciantes, des caresses verbales. Mamie et Papy lui disent quel bon dessinateur et peintre il est. La voisine lui dit quel bon enfant il est. Les copains admirent son habileté. Alors, pour qui a-t-il vraiment travaillé ? Pour les parents, afin de leur faire plaisir ? Ou bien, en vérité, pour sa propre gloire ?
L’autre jour j’ai lu un article sur les « Tafel » en Allemagne. Les épiceries sociales. Cet article disait : normalement, les épiceries sociales devraient faire pression sur le système politique et économique pour qu’elles deviennent superflues, pour que chaque être humain dans ce pays puisse manger et boire à sa faim en vivant de ses revenus, pour que si possible chaque famille ait des revenus et que les prestations sociales aident ceux qui ne peuvent s’aider eux-mêmes. Mais ce n’est pas le cas. Au contraire, les industries qui profitent des salaires bas et des licenciements, font des dons aux épiceries sociales et s’en vantent. Les supermarchés, au lieu de vendre la marchandise un peu moins cher, font don de ce que les pauvres n’ont pu acheter au supermarché, pour qu’ils le retrouvent à l’épicerie sociale, et que le supermarché se fasse une réputation. Ils ne donnent pas pour les pauvres, ils donnent pour eux-mêmes. Encore heureux que les pauvres en profitent un tant soit peu.
Quand nous donnons une pièce au mendiant, pourquoi la donnons-nous ? Parce que le pauvre nous fait pitié ? Parce qu’un bon chrétien fait des aumônes ? Parce que le mendiant nous embête, par sa pauvreté, parce qu’il nous gêne ? Quand nous donnons pour l’Église, quelle est notre motivation ? Je sais qu’à une époque, certains voulaient rayer des listes de paroissiens toutes les familles qui ne donnaient pas. Aujourd’hui, nous nous retrouvons avec un taux de foyers cotisants comme on dit, de plus de 50 % des foyers connus, alors que par ailleurs ne font de don nominatif que 40 % ou même que 30 % des protestants connus. Quelle est la motivation du don ? Parce que « ça se fait » ? Parce que c’est de l’argent pour Dieu ? Peut-être pour se racheter de quelque chose ? Parce que cette communauté vous tient à cœur, et que vous y tenez ? Je pourrais rallonger la liste, et je pourrais parler d’autres dons, d’engagements divers, de temps consacré à la catéchèse, à la brocante, à la chorale, au conseil presbytéral. A chaque coin nous rattrape la question que Jésus nous pose : pour qui le fais-tu ? Et il est assez radical : si tu le fais pour que les gens voient que tu es un bon protestant, alors tu as eu ta récompense. Si tu le fais pour moi, je te le vaudrai.
Nous avons un chant qui dit « un chrétien je voudrais être ». Il ne dit pas « comme un chrétien je voudrais paraître ». C’est, une fois de plus, la question du paraître et de l’être qui nous rattrape. Il ne sert à rien de créer un écran sur lequel nous nous dessinons une apparence. Certes, il y a des gens superficiels qui ne voient pas plus loin. Souvent, ils ont – non, même qu’ils sont eux-mêmes un écran, un écran sans rien derrière. Mais que nous vaut le jugement des superficiels ? Au moindre tournant du vent, ils changeront d’avis. Et les autres, ils verront bien que l’écran, le masque, est creux et vide. Jésus, lui, le voit le premier. Et lui, il ne cherche point les gens des écrans, en technicolor sur papier-glace, il cherche les personnes vraies. Ceux qui donnent au pauvre pour donner au pauvre, qui donnent à l’Église pour donner à l’Église, qui prient pour parler à Dieu et attendre sa réponse, qui jeûnent pour se rendre plus disponibles pour Dieu.
Maintenant je dois vous faire un clin d’oeil : Tout ça n’est pas une invitation à crisper vos mains dans les poches et à ne plus donner, au cas où vous étiez en doute sur vous motivations. Pensez aux enfants. N’est-il pas mieux d’offrir un dessin pour lequel on s’est fait admirer que de ne rien offrir du tout ? Le dessin fera quand même plaisir aux parents ! Et les enfants apprendront, j’espère, que la joie de celui qui reçoit est récompense bien plus grande que les acclamations des admirateurs. C’est donc à un travail sur nos motivations que Jésus nous invite, pas à une nouvelle économie. A chercher le vrai sens de nos actes et gestes, l’être et non pas le paraître.
Amen.

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