En êtes-vous capables ?

Chants : ARC 66 ; 415 ; 515 ;
Lectures : AT : Gen. 12, 1-4a
Épître : 1Cor. 1, 18-25  Évangile : Lc 5, 1-11
PR : Lc. 14, 25-33

Ce passage peut nous intriguer. Nous lisons l’appel des disciples en Évangile du jour, puis ce texte qui rebute plus qu’il n’appelle. Si nous regardons où il se trouve dans la Bible, la surprise ne sera que plus grande : il suit la parabole du grand dîner royal, et précède les paraboles de la brebis perdue, de la pièce d’argent perdue, et du père aux deux fils (perdus?). Dieu qui court après les humains, Jésus qui appelle les disciples – et Jésus qui dit, réfléchissez deux fois si vous voulez vous y engager, tout le monde n’y est pas capable.
Approchons à petit pas ce passage. Jésus nous appelle à la raison : calculez le risque, voyez si vous y êtes capables avant de vous lancer dans cette entreprise. Vous voulez construire une maison, vous la concevez à la taille de vos moyens, pour pas qu’elle reste éternellement inachevée. Une maison qui n’a pas de toit n’en est pas une, c’est une ruine. Vous avez un différend avec le voisin, il a des avocats plus forts que vous, alors il vous faut voir si vous pouvez développer une stratégie puissante, sinon vous essayez de trouver une base d’entente au lieu de vous affronter.
Vous voulez aller avec Jésus, alors voyez si vous pouvez y arriver. Parce que tout le monde ne peut pas être son disciple. Alors, est-ce que Jésus serait élitiste ? Est-ce qu’il nous demande de détester notre famille, de faire vœu de pauvreté et de porter une croix, ou peut-être de devenir flagellants comme certains zélés du début du millénaire passé ? Est-ce qu’il est un fondamentaliste radical ?
Radical, ça, oui. Mais nous ne devons pas lire « haïr » dans le sens de « détester ». C’est un mot qui a beaucoup de nuances, et ici il exprime le contraire de « préférer ». C’est la question de ce qui compte le plus. Si tu devais choisir, qui choisirais-tu ? Ta famille – ou le Christ ? Et il n’y a pas de christianisme « light », à la légère, un peu pour le bien-être et peut-être assaisonné par un peu d’ésotérisme oriental, un peu de bouddhisme et un peu de philosophie des Lumières… non, ici c’est oui ou non. Abram devait se décider, soit il prenait ses cliques et ses claques et partait, pour suivre la promesse, soit il restait où il était, dans le giron familial mais sans perspectives ne fussent-elles que promises. Les pêcheurs devaient se décider, soit ils restaient dans leurs barques sur l’eau, à jeter les filets, les réparer et vendre des poissons, soit ils partaient avec Jésus sur les chemins de terre ferme, à apprendre, à découvrir, à prêcher et guérir et vivre de ce qu’on voulait bien leur offrir.
Une décision fondamentale. Pour qui et quoi te décideras-tu quand on t’oblige à choisir ? Seras-tu fidèle au Christ, ou à ta famille, ta maison, ton bien matériel ? Qu’est-ce qui compte à la fin ?
Nous sommes peut-être moins touchés par cette question, mais qu’en est-il des chrétiens d’autres pays où la foi chrétienne est interdite ou menacée, qu’en est-il de l’Iraq, du Pakistan, d’Indonésie ? Et nos jeunes : c’est pas cool d’être chrétien, on risque de se ridiculiser – qu’est-ce qui compte plus, de faire partie de la clique, du groupe, ou d’adhérer au Christ ? Et mine de rien, ça peut très vite devenir une question pour chacun de nous, quand il s’agit de faire face à une pression de groupe, de famille ou d’amis, qui nous demandent de participer à une action qui n’est pas en accord avec notre foi.
Dans notre passage, Jésus ne s’impose pas. Il laisse le choix. Tu as le choix. Trois choix, en fait. Le choix entre la famille naturelle et suivre le Christ. Le choix entre les biens matériels et suivre le Christ. Le choix de suivre le Christ en portant sa croix, ou non. Trois fois tu dois dire, qu’est-ce qui compte pour toi ? Des choix qui semblent être des renoncements, si ce n’est pas pour maintenant, ce sera pour plus tard, quand une situation nous force à choisir… mais est-ce que c’est vraiment un renoncement en tous les cas ?
Notre monde, notre société, se base en fait sur trois piliers. Et ils n’ont pas profondément changé depuis l’antiquité. Premier pilier : la famille. Ce sont mes origines, c’est le cadre dans lequel j’ai grandi, c’est le cadre que je construis pour transmettre à mes enfants ce que j’ai reçu de mes parents. C’est là que se passe la majorité de ma vie sociale. Je tiens mon nom de mon père, les épouses l’ont de leurs maris, et ce nom sera transmis aux enfants. On peut parler de patrimoine immatériel.
Deuxième pilier, les biens. Le patrimoine matériel. Un bon métier ou une bonne retraite, une maison, assez d’argent pour nourrir la maisonnée et pouvoir se permettre quelques petits luxes. Il faut qu’il y ait de l’argent, et qu’il circule. C’est l’argent qui fait tourner l’économie.
Et le troisième pilier, l’autonomie. La force physique et psychique. Et nous savons bien à quel point nous souffrons quand elle nous fait défaut ! À quel point c’est humiliant de se faire ceindre par un autre et être guidé là où on ne voudrait pas aller.
En nous proposant de renoncer à tout cela, Jésus ne nous jette pourtant pas sur le grand vide. Au contraire, il nous propose autre chose à la place. Pas seulement un substitut, un ersatz, mais bien mieux, en fait. Cela ne veut pas dire que les anciens piliers ne soient plus là, mais… ils ne sont plus si importants, ce ne sont plus eux qui nous portent, et leur défaillance ne nous fera pas perdre l’équilibre.
En Christ, en fait, nous recevons une nouvelle famille. Un Père, des frères et sœurs, et pourquoi pas aussi des enfants ? Les monitrices d’École Biblique disent bien « nos enfants » en parlant de leurs « élèves » si j’ose dire. Une nouvelle famille donc, et un nouveau nom, un nouveau patronyme : christianos, celui qui appartient au Christ.
Et pour les biens matériels ? Je réponds par une affirmation de Jésus : « ne vous souciez pas de ce que vous allez manger ou de quoi vous allez vous vêtir ; votre père au ciel sait que vous avez besoin de tout cela. » Parmi ceux qui mettent leur confiance en Dieu pour ce qui est de leurs besoins fondamentaux, je ne connais pas un qui serait mort de faim ou qui manquerait de ce qu’il lui faut.
Puis, l’autonomie. Là encore, une citation, cette fois-ci transmise par Paul, à qui le Christ a dit : « ma grâce te suffit, car ma puissance est dans la faiblesse. » Luther a traduit, et c’est ainsi que beaucoup d’entre nous doivent probablement l’entendre, Paul le premier : « contente-toi de ma grâce. » Ou « Que ma grâce te suffise. » Mais, effectivement, là où nous nous confions à sa grâce, nous n’avons plus besoin d’être les plus forts, les plus dynamiques, les plus intelligents. Nous n’avons rien à prouver à personne. Mais pour accomplir la tâche que Dieu nous confie, nous avons tout ce qu’il nous faut. Tiens, « il faut », c’est une forme de faillir, manquer. Je peux donc dire, nous avons tout ce qui nous manque. Parce que Dieu comble nos failles, nos manquements, et son amour nous tient debout.
Amen.

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