Il cherche – et est trouvé

Chants : ARC 103, 1.5.6.7 ; 536 ; 552 ; 602
Lectures : AT : Ez. 18, 1-4.21-24.30-32
Épître : 1Tim. 1, 12-17  Évangile : Lc 15, 1-7(8-10)
PR : Lc. 19, 1-10 (lu à la fin)

Il m’arrive de cueillir des catéchumènes dans le grand pin devant la maison paroissiale. Un en particulier, qui n’a que sept ou huit ans, mais qui est toujours au plus haut dans l’arbre, on ne le voit même plus.
Notre texte de ce matin m’a fait penser à lui. Vous le connaissez certainement.
Zachée n’est pas un catéchumène. Il n’est pas touché par les prédications de Jésus, loin de là. C’est un homme qui a les deux pieds bien sur terre, qui fait son métier, et qui s’y trouve très bien.
S’il va quand même voir qui est ce Jésus qui vient d’arriver dans Jéricho, ce n’est pas par intérêt spirituel, mais plutôt par curiosité. Il y a bien parmi nous quelques-uns qui iraient voir le pape ou le Dalaï Lama si jamais il passait pas loin d’ici… Pour Zachée, c’est ça : aller voir qui est cette célébrité qui passe, pour pouvoir discuter avec les gens qui passent.
En même temps, il n’y a pas énormément de monde qui discuterait avec lui, parce que Zachée est mal vu dans la ville. Il est péager. Il loue au gouvernement un chemin ou un pont, il perçoit les droits de passage et plus il y a de passants, plus il gagne. C’est légal, mais détesté par les gens. Un peu comme les contrôles de vitesse sur la route…
Et Zachée, c’est un petit. Non seulement il ne dépasse pas la foule d’une tête comme le Général de Gaulle, pire : la foule le dépasse, et il a toujours le nez sur leurs dos ou leurs ventres. S’il veut voir Jésus, il doit s’y prendre à temps, il doit y être avant les autres, il doit bien choisir sa place. Or, il ne va pas se poster en première ligne. Car, nous l’avons entendu, il n’est pas bien vu dans la ville.
Donc, il faut voir sans être vu. Que faire ? Heureusement qu’il y a les sycomores, une sorte de figuier aux feuilles très denses, plus denses encore que nos figuiers à nous. Donc, Zachée décide de monter dans le sycomore.
Et tout se passe comme prévu, la foule arrive, Jésus au milieu d’elle.
Mais là, l’inattendu : Jésus lève les yeux, voit le petit homme dans son grand arbre, et tous les yeux se tournent vers celui qui voulait voir sans être vu. « Descends de là, Zachée », dit-il, et Zachée n’a de temps ni de se demander d’où ce prédicateur itinérant connaît son nom, ni de craindre ce qui va suivre… car tout le monde sait qu’il est ami des Romains, qu’il participe à l’occupation étrangère, occupation de la terre sainte par un peuple païen, ce qui est un sacrilège. Déjà, Jésus continue, et Zachée ne croit pas ses oreilles : « vite, il faut que je demeure dans ta maison. » C’est là que Zachée évite de justesse la chute. Jésus veut entrer chez lui, même rester chez lui, lui, le pécheur, l’ami des Romains, le traitre, qu’évite le reste du monde, ils changent même de trottoir quand ils le voient, pour être sûrs de ne pas le toucher. Et Jésus veut dormir et manger chez lui ? Chez Zachée ? Un monde s’écroule !
Alors qu’il court vers sa maison pour préparer tout, essuyer la vaisselle afin qu’elle soit vraiment propre, sortir les draps et voir ce qui lui reste pour préparer un succulent repas à son, euh, invité, la foule rouspète. « Comment peut-il, ne sait-il pas que c’est un pécheur ? » Mais Zachée ne les entend même pas. Dans sa tête, les idées vrombissent comme un nid de guèpes. Il a été appelé, Jésus a besoin de lui. Cet homme que cherchent à voir tous les autres, qu’ils aimeraient voir chez eux ne serait-ce que pour quelques instants, il vient chez lui, Zachée, qui n’a rien demandé et encore moins espéré, il vient chez lui pour toute la journée et pour la nuit. Lui, que tous les autres évitent, Jésus l’a cherché. Et Zachée pense au sens de son nom, qui vient de Secar-yahou, « Dieu s’est souvenu ». Oui, Dieu s’est souvenu de lui. Ne devrait-il pas lui rendre la pareille ? Mais comment ?
Maintenant, comme à travers des nuages, il entend les voix de la foule : « pécheur ! Voleur ! Tricheur ! » Et il se rend compte que sa vie tournait autour de l’argent, la richesse, il voulait gagner beaucoup d’argent si déjà il ne pouvait pas gagner l’amitié ou au moins la bienveillance des gens. Mais il n’en est pas devenu plus heureux. Au contraire, plus il est devenu riche, plus les gens l’ont méprisé et évité, et plus il est devenu malheureux.
Donc, au dia… mais non ! A Dieu cet argent ! Il court, il trouve Jésus, qui avait suivi plus lentement, juste devant sa porte, il se pose devant lui et lui dit : « Seigneur, je vais donner la moitié de tout ce que je possède, aux pauvres. La moitié de tous mes biens, mobilier, immobilier, compte en banque, la moitié de tout cela ira au secours juif. Je n’ai pas besoin de tout ça pour vivre, mais eux, si. Et je vais réparer mes erreurs de calcul, mes majorations de tarif injustifiées, à chaque fois que j’ai mal calculé le prix de péage, je vais le rendre – et plus, je le rendrai majoré à quatre fois le trop-perçu. »
Ouf. Voilà qui est dit. Et il retourne dans sa cuisine. Non pas en courant, il y va en dansant. En sautant. En gambadant. Même sa propre mère, paix à son âme, ne le reconnaîtrait pas, là, car il est devenu un tout autre homme. Il est tellement libéré de tous les poids qui le hantaient, qu’il se sent plus grand. Qu’il a l’impression de voler, de planer. Non, il n’a plus les deux pieds bien sur terre. Au contraire, il a la tête dans les nuages, non, plus haut encore, il a la tête et même le cœur dans les cieux. Il ne voulait que voir, observer, sans être vu, sans être regardé, sans être mal vu. Mais ce Jésus l’a vu. Plus, il a dû venir à Jéricho pour le chercher, lui, le fils prodigue, la honte de la famille, le petit bouboule qui était trop stupide à apprendre un métier honnête et qui est devenu péager. Jésus ne l’a pas évité comme les autres, il n’a pas changé de trottoir pour surtout ne pas le toucher – non, au contraire, il est venu le trouver dans son arbre qui le couvrait pourtant comme une bulle protectrice. Et cet argent, gagné légalement pour une bonne partie, mais n’a-t-il pas parfois augmenté les tarifs pour les passants les plus exécrables ? Cet argent lui est devenu une charge supplémentaire. Maintenant, qu’il serve enfin à quelque chose de bien, lui, il n’en a pas besoin de toute façon. Et que cette corde au nœud coulant retourne à la grange, il ne veut plus l’avoir dans la maison !
Pour la première fois depuis très, très longtemps, Zachée, l’homme que Dieu a cherché, se sent aimé, se sait aimé.
Lisons maintenant le récit de Luc, au 19e chapitre.
Amen.

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