déléguer pour supporter

Chants : ARC 100 ; 514 ; 506 ; 512
Lectures : AT : =pr.
Épître : Ac. 2, 1-18  Évangile : Jn 14, 23-27
PR : Nb 11, 11-12.14-17.24-25

Le chapitre 11 des Nombres est un chapitre de raz-le-bol. Les Israélites ont marre du désert et le disent, on était tellement bien en Égypte, on travaillait comme des bêtes, on se faisait voler les enfants, on se faisait battre, mais au moins on avait à bouffer tous les jours, et des plats variés. Là, on est mal, on n’a pas de travail mais on marche à longueur de journée, les marmots nous cassent le pied, et jour après jour on bouffe la manne. On n’en peut plus, elle nous sort par les narines.
Dieu a marre de ce peuple qui n’arrête pas de se plaindre, de râler pour un oui et pour un non, qui n’est jamais content. Plein de colère, il met le feu au camp, et il n’en faut pas beaucoup pour qu’il les tue tous.
Moïse aussi en a marre, il dit : je n’en peux plus. Qu’est-ce que je t’ai fait, Dieu, que tu me mets tout ce peuple sur les bras ? Je ne peux plus les porter. Je t’en prie, Dieu, tue-moi toi, et fais vite, car eux, ils me tuent à petit feu.
En langage moderne, on parlerait de burn-out. La cartouche est vide, le réservoir à sec, le feu est éteint. C’est une souffrance de plus en plus courante de nos temps, jusqu’à dans l’Église. Et, comme nous le lisons, ce n’est pas du tout le privilège du 20e et 21e siècle. Moïse n’y échappe pas, et même Dieu, le Seigneur lui-même, fait sa crise.
Le burn-out collectif, ça existe aussi. Tout le peuple d’Israël est mal, n’en peut plus et n’en veut plus. Mais là, il se passe du relationnel, et nous pouvons voir Dieu comme une mère d’ado, exaspérée, qui répond, « ils me cassent les pieds, ils auront ce qu’ils demandent, et ils en auront tant qu’ils souhaiteront ne jamais l’avoir demandé. La viande leur sortira par les narines, dans un mois. »
Mais revenons à notre Moïse. Moïse qui reçoit en pleine figure les reproches du peuple, mais aussi les colères divines, Moïse qui fait tout son possible pour calmer la situation, qui se sent pris entre deux pierres meulières et qui sait très bien que s’il n’arrive plus à garder un minimum de distance entre elles, tout explosera.
Dieu a une réponse pour Moïse. Ce n’est pas de le tuer. Ce n’est pas de le remplacer comme intermédiaire. D’ailleurs on peut se demander où dans cette histoire est Aaron, le grand frère et grand prêtre qui doit porter le péché du peuple, comme on le lit dans la description des vêtements sacerdotaux, Exode 28.
La solution pour Moïse est une autre : choisis 70 hommes parmi les plus respectés, les plus sages. Des hommes qui savent écrire, qui ont autorité sur les autres, et dont la parole est écoutée. Rassemble-les à ma tente, je leur parlerai, et je leur partagerai l’esprit qui est sur toi. Ainsi, ils pourront porter le peuple avec toi, tu ne sera plus seul à le porter.
Moïse s’exécute, et le jour venu, il rassemble 70 hommes. En fait 68, parce que deux des hommes appelés ont préféré rester dans le camp. Comme quoi il y a toujours quelqu’un qui ne fait pas comme il devrait. Mais les 70 reçoivent de l’esprit qui est sur Moïse, les deux au camp aussi, et tous font comme des prophètes. Pour une journée seulement.
Alors, faire comme les prophètes, c’est à cette époque-là d’entrer en transe, de danser, chanter de façon extatique, un peu comme la fameuse danse des derviches. Ce n’est pas encore le ministère souvent douloureux des prophètes des livres prophétiques, qui portent des paroles de Dieu au peuple ou au roi. Ce prophétisme-là reste la tâche exclusive de Moïse. Ils font donc comme David lors de la rentrée du tabernacle, ils dansent et chantent de joie, en extase et sans retenue. Un comportement fou – Mical, la femme de David, ne l’a pas supporté, et c’est le début de la fin de leur couple. La danse des deux hommes restés au camp est également mal vue, et c’est même Josué, le futur successeur de Moïse, qui demande à son maître de leur faire arrêter. Mais Moïse lui répond, « ah, que seulement tous dans ce peuple soient prophètes ! »
Dieu remède au raz-le-bol de Moïse en lui prenant de sa responsabilité personnelle pour la partager avec 70 autres, hommes respectés et sages. Il lui prend aussi la part de pouvoir spirituel qui lui a été donnée pour pouvoir accomplir son ministère d’abord strictement personnel. Il est intéressant que Moïse ne s’y oppose pas un instant. Car déléguer du travail, c’est beaucoup plus facile que partager le pouvoir… Et je relève le langage maternel de la plainte : une maman qui s’écroule sous la responsabilité pour son bébé pleureur, qui ne dort plus la nuit et ne sait plus que faire, si peut-être elle est prête à le confier à quelqu’un d’autre pour quelques instants, elle s’assurera que cette personne-là fera tout exactement comme elle. Bien des papas en ont souffert, qu’on ne les laisse pas être papa mais seulement maman-bis…
J’ai connu des pasteurs qui se sont comportés exactement pareils. A se plaindre constamment de tant de travail, mais à vouloir gérer tout, contrôler tout, et surtout bien cadrer les bénévoles de l’Église. En même temps, bien des gens demandent tout au pasteur, alors qu’il y a des délégués à ce sujet au conseil presbytéral… et seront fâchés si on les guide vers les personnes compétentes. Je parle de pasteur, mais c’est pareil pour tous les responsables d’Église. Laurent Schlumberger, qui prêchera de cette chaire dans deux semaines, n’est pas le président de l’Église Protestante Unie. Il n’est pas le chef de l’Église. Le chef de l’Église, c’est Jésus-Christ, et Laurent Schlumberger est président du Conseil National. Il n’a pas le droit de prendre des décisions personnelles pour l’Église. Ça, c’est le droit et le devoir du Conseil National. Laurent Schlumberger en est le président, il prête sa figure pour la représentation vers l’extérieur, mais au sein du conseil il n’a qu’une voix comme tous les autres, et en cas d’égalité de pour et contre, le président de conseil n’a pas la double voix qui décide. Et c’est pareil à tous les niveaux d’Église !
Mais les hommes et femmes qui portent le peuple, qui portent la responsabilité, n’y sont pas de leur propre volonté. Ils y sont appelés, ils reçoivent leur capacité, leur consécration pour reprendre ce vieux mot de l’Église Réformée française, de Dieu. Leur appel par contre, s’il n’est pas une vocation particulière comme celle de Moïse au buisson ardent – acceptée à contre-cœur, souvenez-vous – est un appel par des hommes. Appelés par Moïse, par l’Assemblée Générale, par les synodes, les responsables de notre Église sont installés par Dieu lui-même. Il est vrai que nous ne voyons que très rarement entrer nos conseillers presbytéraux en transe, même au moment de leur installation. C’était plutôt solennel, il y a quelques semaines. Mais ils reçoivent l’Esprit de Dieu, par l’imposition des mains.
Pentecôte, c’est le jour de l’Esprit. C’est l’Anniversaire de l’Église, comme on dit. C’est surtout le jour où la parole, portée par Jésus seul jusque-là, a été partagée à cent-trente hommes et où elle a commencé à entrer dans les oreilles de tous les peuples du monde connu à l’époque. Car tous ceux qu’on nous énumère dans le récit de Pentecôte, sont représentants de leurs peuples. Hier soir, des groupes et chanteurs ont chanté dans une compétition, mais la récompense était donnée non pas à ce groupe mais à son pays. Là, ils entendent la parole, mais l’Évangile de Jésus-Christ est envoyée à leur peuple entier. Il y a partage de responsabilités pour multiplier les forces.
Moïse gardera un ministère particulier jusqu’à la fin de sa vie. Tout comme Simon Pierre, bien plus tard. Les ministères de notre Église ne sont pas à vie, mais sont divers aussi. Et il convient de respecter leur diversité, les particularités de chaque ministère, et aussi les fonctions plus ou moins visibles. Mais si j’ose dire, il convient aussi de soigner l’esprit qui anime chacun des hommes et femmes qui portent cette Église sur le sein comme une maman porte son enfant. Et de prendre soin d’eux tout court.
Et la Pentecôte va un peu plus loin que cet épisode d’Israël dans le désert : désormais, tous les croyants ont une part dans la vie de l’ensemble. Ce ne sont pas les douze qui reçoivent l’Esprit-Saint et le don de parole, ce ne sont pas les douze uniquement qui sont entendus et compris par tous les assistants, mais c’est toute la communauté. Chacun, chacune. Ils sont cent-trente, deux ou trois pour chacun de nous. Mais rien qu’en ce jour-là, ils gagnent trois mille nouveaux fidèles. Vingt ou vingt-cinq ou trente pour chacun. Parce qu’ils ouvrent la bouche et parlent de ce Christ qui les fait vivre. Parce qu’ils osent ouvrir les portes de la chambre haute et sortir, tout en disant les bienfaits de Dieu. Pour les passants, ils ont peut-être l’air débile. Comme des ivrognes – mais, en fait, comme des prophètes de Dieu dans le désert. Mais, ils ne sont pas vaincus par l’esprit du vin ou du cognac, ils sont vainqueurs, convaincus par l’Évangile. Et convaincants parce que convaincus et animés par l’Esprit. Que vous le soyez, vous aussi !
Amen.

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2 réflexions au sujet de « déléguer pour supporter »

  1. Le chapitre 11 des Nombres… nombres = Numeri? Und was ist bitte raz-le-bol?
    Ich wünschte so sehr, mein Französisch wäre besser…Lieben Dank für die Hilfe!

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