institué berger

Chants : ARC 23 ; 457 ; 622, 1-4 ; 615
Lectures : AT : Ez 34, 1-2.10-16.31
Epître : 1Pierre 2, 21b-25  Évangile : Jn 10, 11-16(27-30)
PR : Jn 21, 15-19 (lecture plus tard)

Il n’y a pas, dans l’Évangile selon Jean, de description de la Cène. Mais il y a un repas à la fin. Un repas qui se passe dans une ambiance un peu tendue. Un repas qui est raconté dans un passage rajouté à l’Évangile, alors que le récit avait déjà eu sa remarque finale.
Il n’y a pas la joie insouciée des premiers jours après la résurrection. On peut même se demander si la résurrection est effectivement arrivée aux oreilles des disciples. L’envoi dont nous avons entendu lire la semaine dernière, envoi prononcé une semaine avant la rencontre avec Thomas, n’a pas eu effet. Car qu’est-ce qu’ils font ? Ils sont au lac de Tibériade, en Galilée, en train de faire ce qu’ils faisaient avant de connaître Jésus : pêcheurs ils sont, pêcheurs ils restent. Mais ce jour-là, ils sont pêcheurs aux mains vides. Jésus vient les retrouver sur la plage. Il les envoie encore pêcher, et en peu de temps, ils remplissent les filets.
Et on arrive à se demander s’il ne s’agit pas du même épisode que les autres évangélistes nous racontent au début de la mission de Jésus, quand il appelle ses disciples. Et que Jean, ou son disciple qui ajoute ce passage, aurait simplement placé à la fin parce que retravailler tout le livre serait trop difficile.
Mais au cours de ce repas, il nous partage un épisode qui ne peut se situer qu’après la résurrection, et c’est notre texte de ce jour.
(Lecture Jn 21, 15-19)
Cette question, si ce n’est pas la question qui tue, elle est quand même une question blessante. Et encore, Pierre ne répond pas au même niveau que la question. Jésus demande « est-ce que tu m’aimes d’amour », et Pierre répond qu’il l’aime d’amitié. La jeune femme qui demande, sur le fameux banc vert, au jeune homme à côté d’elle si il l’aime, et entend « tu sais que je t’aime bien », va partir en courant…
Mais déjà, ce n’est pas un « non, je ne t’aime pas », qu’on risquerait aussi d’entendre quand on pose la question de l’amour. Jésus ne semble pas se contenter de ce qu’il a entendu, il repose la question, reçoit une réponse semblable, et relance encore une fois Pierre. Or, cette fois-ci, il change de vocable, il utilise le même mot que Pierre : « est-ce que tu m’aimes bien ? » Pierre doit comprendre cette triple question comme une épreuve. Trois fois il avait renié Jésus, trois fois il doit se déclarer maintenant pour effacer ce moment de faiblesse. Dur dur.
Mais je crois que Jésus ne veut pas éprouver Pierre. Il n’en a pas besoin, il connaît Pierre. Pierre qui porte son cœur sur la langue, qui fait souvent trois pas en avant avant de prendre peur et de reculer de deux pas. Pierre aussi qui de temps en temps est en avance sur les autres.
Par contre, Pierre a quelque chose à dire à Jésus. Et Jésus lui offre l’occasion à le faire. Une fois, deux fois, trois fois. Trois fois de suite, Pierre peut dire son attachement à Jésus. Et c’est ce qu’il fait. C’est dur pour lui, il en est profondément attristé. Mais je crois que Jésus lui pose ces questions non pas parce que Jésus en aurait besoin – non, c’est parce que Pierre en a besoin. Il lui faut pouvoir réparer son erreur. Or, réparer, c’est un terme assez technique, on répare une voiture, une gazinière ou – de moins en moins – un téléviseur. En allemand, existe un terme difficile à traduire : Wiedergutmachung. Wieder gut machen, littéralement « faire à nouveau bien », c’est bien plus que remettre en état. C’est un mot qui parle de l’objet cassé, mais aussi des souffrances causées. Refaire bien ce qui ne l’est plus. C’est un désir humain très fort, que les enfants expriment du fond du cœur quand ils ont fait une bêtise : que tu sois à nouveau bien avec moi.
Et pour pouvoir croire que Dieu est bien avec nous, nous avons besoin de faire quelque chose, c’est l’autre composante de Wiedergutmachung : machen, c’est faire. C’est un besoin de notre autonomie, vraie ou prétendue, et les théologiens parlent parfois d’une conséquence du péché : nous voulons avoir les outils en main. Être les forgerons de notre destin. Ne rien devoir à personne.
C’est pour cela que Dieu a donné le sacrifice comme centre du culte de l’Alliance du Sinaï. Non pas parce que Dieu en a besoin, mais parce que les humains en ont besoin. Et parce que Pierre en a besoin, Jésus lui offre l’occasion de professer son amour pour que Pierre puisse accepter enfin que Jésus est mort et ressuscité pour lui aussi. Pas seulement pour le disciple bien-aimé, cet éternel premier, qui me fait penser à Agnan le premier de la classe, mais aussi pour Pierre, qui est toujours plus fort de la bouche que du courage et qui ici encore, n’arrive pas à bout puisqu’il ne peut pas dire « je t’aime » mais seulement « je t’aime bien ».
Et pourtant – non, je m’obstine à dire : pour autant, c’est à Pierre que Jésus confie la mission de berger. C’est remarquable, parce que dans toutes les confessions, et je dirais même dans toutes les Églises locales, on a quelque part quelqu’un qui sait très bien ce que tout le monde doit faire, comment tout le monde doit être, et que lui-même serait le premier de la classe si seulement on l’évaluait correctement. Et qui donc prend de mépris tous ceux qui sont moins bien que lui. Qui compte les petites fautes des uns et des autres. Qui souvent, à la pharisienne si j’ose dire, crée tout un code de comportements à éviter, de devoirs à faire… et qui rabaisse tous ceux et toutes celles qui n’y sont pas conformes, malgré tous leurs efforts.
Mais c’est Pierre que Jésus institue berger. Pierre, abonné aux échecs, aux grandes paroles et petites actions, Pierre qui régulièrement encaisse des « peut faire mieux », qui s’est fait traiter de diable parce qu’il a laissé parler son cœur – mais justement, Pierre qui laisse parler son cœur. Le disciple bien-aimé devient tuteur pour la vieille mère de Jésus, mais Pierre devient berger. Il faut du cœur, de la miséricorde pour être berger, il faut connaître l’échec pour pouvoir édifier les échoués. Les parfaits sont bons pour être geôliers, pour être berger il faut être imparfait. Dans sa grande miséricorde, Jésus n’institue pas un geôlier sur son troupeau que nous appelons Église, mais un berger.
Trois fois, Jésus exprime sa confiance en Pierre : nourris mes agneaux, prends soin de mes brebis, nourris mes brebis. Et Pierre peut, maintenant, entendre que ce chemin surlequel le Seigneur l’appelle, ce chemin le mènera au supplice, à une mort violente. Avant la crucifixion, il avait dit à Jésus : « partout où tu iras, j’irai avec toi, même à la mort », et Jésus avait pris le coq pour témoin… mais maintenant, Pierre est prêt. Il peut aller où le Seigneur l’envoie, il peut endurer la mort, il n’aura plus peur. Il n’a même pas besoin que Jésus redise comme tout au début : « Suis-moi. » Désormais il sait qu’il ne sera jamais dans une situation que Jésus n’a pas connue avant lui. Il sait que partout où il va, Jésus lui a déjà préparé le chemin. Il ne comptera plus sur le glaive. Ni sur ses propres forces. Il comptera sur Jésus, sur Jésus seul. Et désormais il sait que même seul, avec Jésus on est toujours majoritaire.
Amen.

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