Un pour tous…

Chants : ARC 708 ; 430 ; 464 ; 507 (installation CP)
Lectures : AT : Gen. 22, 1-13
Epître : (Hébr. 5, 7-9)  Évangile : (Mc 10, 35-45)
PR : Jn 11, 47-53

Un avant-dernier dimanche avant le vendredi Saint, il faut parler de la mort de Jésus. Un jour de reconnaissance du ministère du conseil presbytéral, il faut parler d’un conseil. Ouf, j’ai trouvé un texte qui va bien !
Après la note d’humour, reprenons un peu de sérieux.
Il me semble évident que les décisions du sanhédrin, qui est pour le temple à Jérusalem ce qu’est notre conseil presbytéral pour notre Église, ces décisions n’ont rien de religieux. Ils ont un souci beaucoup plus simple : si ce Jésus continue à faire ce qu’il fait, il fera basculer l’équilibre politique dans le pays. Équilibre dans lequel l’autorité religieuse prend sa part, puisqu’elle a non seulement négocié les libertés religieuses dont bénéficient les juifs, mais aussi promis la garantie de la paix dans le pays. Elle est instance de police à Jérusalem.
Et Jésus n’arrête pas de la ridiculiser. De la rendre incrédible aux yeux du peuple. Mais si les gens ne croient plus les paroles du sanhédrin, ils refuseront bientôt d’obéir aux policiers du temple. Ce sera l’anarchie ! Et de l’anarchie naîtra la révolte contre l’occupant romain, qui n’hésitera pas à riposter, et qui de ce coup anéantira non seulement le status particulier de Jérusalem et du temple, mais tout simplement le conseil du temple, devenu inutile et gênant. Ponce Pilate se gênera, va… il a dû encaisser une défaite lourde contre le sanhédrin, quand il a été blâmé par l’empéreur pour avoir introduit les images de l’empéreur dans la ville sainte.
C’est d’ailleurs ce qui permettra au sanhédrin de faire d’une pierre deux coups, en forçant Ponce Pilate à se charger de l’élimination de Jésus. « Si tu libères celui-ci, tu n’es pas l’ami de l’empéreur », ce n’est une menace dans le vent mais dit clairement, soit tu fais ce que nous te disons, soit nous te dénonçons à Rome parce que tu as libéré un type qui veut prendre le pouvoir.
Mais l’Évangéliste, qui semble bien connaître le grand-prêtre, nous souligne un détail qui me paraît plus intéressant ce matin. « Il ne dit pas cela de lui-même, mais comme il était grand-prêtre cette année-là, il prophétisa. » Ce n’est donc pas le lien personnel entre Dieu et Caïphe qui le rend prophète, ni le fait que Dieu l’aurait appelé au service prophétique, mais tout simplement le fait qu’il est grand-prêtre. Il exerce un ministère, et donc il prophétise. Même si sa personne est défaillante, même en exprimant ce qu’il prend juste pour une pensée de bon sens sans qu’il y voie la moindre idée théologique.
J’y vois une grande promesse pour nos ministères d’Église. Pour ce que nous pouvons dire et faire, nous pasteurs, actifs ou retraités actifs, mais aussi pour les décisions et actions du conseil presbytéral. Surtout ne nous reposons pas en disant que quoi que nous fassions, ce sera forcément utile pour Dieu. Mais n’ayons pas peur de l’erreur, Dieu saura en faire ce qu’il voudra. Et donc, il peut faire du bien même si un conseil presbytéral se perd dans la pure gestion, s’il ne voit plus de perspectives et se résigne à seulement faire en sorte que l’association cultuelle survive. Il peut faire d’une annonce politique et opportuniste une vérité prophétique. Et il peut d’autant plus bénir les projets spirituels, même s’il y a quelques faiblesses à constater, quelques détails qui mériteraient être revus. Comme au calendrier de l’Avent. Dieu peut s’en saisir et bénir.
Mais cette parole si politique du grand-prêtre, que dit-elle en fait ? Rien de nouveau, malheureusement. Quand une entreprise pharmaceutique se voit attaquée pour les effets dangereux d’un de ses produits, un technicien-chercheur sera licencié, et l’entreprise continue son commerce. Les gouvernements préfèrent sacrifier un ministre ou secrétaire d’état plutôt que d’avouer une faille générale. Et le grand-prêtre préfère se débarasser de Jésus plutôt que de jouer la sécurité du pays et du temple, en plus de perdre son influence.
Il ne se rend pas compte de la grande vérité théologique qu’il vient de dire, comment pourrait-il ? Il devrait immédiatement changer d’attitude, et sa prophétie ne serait pas réalisée.
Il a donc droit aux circonstances atténuantes, d’autant plus que nous avons deux avantages : nous savons déjà comment cette histoire va finir, et nous avons eu une indication très claire (enfin je l’espère) par la lecture du sacrifice d’Isaac. Là aussi, la mort d’un seul, le bélier, sauvera tout un peuple : la descendance d’Isaac.
Mais je vous avoue qu’il y a un élément dans cette prophétie qui m’intrique, m’irrite. Beaucoup de textes, et même tout le contexte de l’arrestation et de la mort de Jésus, mettent sa mort en relation avec la Pâque juive, avec la libération de l’esclavage. L’image de l’agneau innocent immolé pour que son sang protège contre l’ange vengeur, c’est la Pâque. Mais Caïphe nous rappelle un autre rite juif, celui du jour de la réconciliation, Yom Kippour. Le rite du bouc émissaire. Cette pauvre bête qu’on charge de tout ce qui a tourné mal durant l’année passée, et qu’on expulse, qu’on envoie dans le désert où l’attend une mort certaine. Plus tard, depuis le retour d’Exile et donc probablement encore à l’époque de Jésus, le bouc était même tué, on le jetait du haut d’une falaise. À quoi faut-il se tenir maintenant, Pâque ou Yom Kippour ?
La théologie médiévale et jusqu’au siècle dernier a penché vers la réconciliation par l’expiation, donc Yom Kippour. La théologie moderne, surtout libérale, préfère la lecture pascale. Et moi, je vous dis, les deux, mon colonel. Mais pas trop quand même, parce que quand on se fixe trop sur une idée parmi plusieurs, on va droit dans le mur. Du moins, en théologie. Et il y a une troisième lecture de mort et résurrection qui va se référer même à la création et à un autre exode, moins joyeux celui-là, parce que de force : Adam et Ève. Enfin, Adam. « Puisque la mort est venue à travers un homme, c’est aussi à travers un homme qu’est venue la résurrection des morts. Et comme tous meurent en Adam, de même aussi tous revivront en Christ. » (1Cor 15, 22-23) C’est tout le paradoxe : sans rien avoir demandé, Adam a reçu la vie. Et pourtant, c’est lui le fautif que le monde entier soit soumis à la mort. Et maintenant, Jésus va recevoir la mort, et par cette mort, le monde entier est appelé à la vie.
Tous pour un, un pour tous. Mais cette lecture de Paul a l’avantage qu’elle ne s’oppose ni à la lecture du Yom Kippour ni à celle par la Pâque. Comme un bon rabbin, Paul dit que les uns ont raison, les autres aussi, mais qu’il faut aller plus loin encore. Et il nous aide à comprendre ce message de Caïphe : il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation entière ne périsse pas.
Car avec la mort et la résurrection du Christ, quelque chose de nouveau entre dans le monde. C’est un changement radical des conditions, comme l’expulsion du jardin d’Eden pour Adam et Ève, mais cette fois-ci c’est dans le bon sens. Le temps de l’Exile est terminé, nous pouvons à nouveau rentrer dans le paradis de Dieu, où Dieu se promène le soir pour nous rencontrer. Nous, et tout le peuple de Dieu, les fils d’Israël et l’Église. Par la mort de Jésus, nous avons la vie. Et un calcul politique, cynique et froid, s’avère une parole prophétique qui nous parle de l’Amour de Dieu.
Amen.

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