et quand tu seras revenu…

Chants : ARC 91, 1+4+5 ; 428, 1-3 ; 889 ; 428, 4+5
Lectures : AT : Gen. 3, 1-19
Epître : Hébr. 4, 14-16  Évangile : Mt 4, 1-11
PR : Lc 22, 31-34

Au début du carême de cette année, alors que l’Évangile du dimanche nous renvoie aux débuts du ministère public de Jésus, et la lecture d’Ancien Testament même aux débuts de l’humanité, ce petit passage nous jette directement dans les événements du Jeudi Saint. Un grand arc – un arc-en-ciel ? – se dresse des commencements jusqu’à l’accomplissement.
Ce 22e chapitre de Luc nous tient un miroir : d’abord nous y trouvons Judas allant voir les prêtres. Puis, tout le monde se réunit pour la Pâque, fête de la libération par Dieu, où Jésus indique que c’est lui-même l’agneau pascal. On devrait s’attendre à ce que cette annonce claire occupe les esprits des douze – mais non, sur le chemin vers le mont des Oliviers, ils n’ont pas mieux à faire que de se quereller sur qui d’entre eux serait le plus grand. On se croirait dans la cour d’école, peut-être même en maternelle… La réponse de Jésus est assez sèche. Et il ajoute les quelques lignes que nous avons entendus, et qui s’adressent particulièrement à Simon Pierre. On peut en croire que Jésus a une sympathie particulière pour Simon, ce Simon qui voit toujours grand, qui a le cœur et le sang chaud, mais qui prend peur quand il est confronté aux éléments menaçants. Simon, l’idéaliste qui va plus loin que les autres, mais qui n’arrivera pas à arriver à la hauteur de ses paroles.
Et comme aux débuts, il est question ici de tentation diabolique. Or, il ne s’agit pas d’un mal-agir ou un pas-bien-faire, ce n’est pas la tentation de reprendre du gâteau alors qu’on sait bien qu’il ne faudrait pas, ce n’est pas non plus la tentation de l’irraisonnable, du plaisir, du bien-être. L’Épître aux Hébreux dit clairement que ces mauvaises actions nous seront pardonnées parce que le Seigneur est magnanime et qu’il a passé par là, lui aussi. Mais la tentation du diable nous prend par des sens bien plus profonds. Elle nous prend par l’orgueil, par le doute. Elle veut détruire notre confiance, confiance en la parole de Dieu ou, pourquoi pas, la confiance en la parole du conjoint. La jalousie n’est-elle pas une tentation diabolique ? De vouloir savoir à la minute près ce que fait l’autre, pour surtout ne pas ignorer qu’il nous trompe ? La jalousie des disciples entre eux, qui serait le plus grand, détruit la confiance en Jésus qui pourtant leur a promis à tous qu’ils auraient la place qui leur revient. Mais le point faible de Pierre, ce n’est pas la jalousie, ce n’est pas tant l’orgueil que la peur. Ce n’est pas par orgueil qu’il s’avance plus loin que tous les autres, mais par amour et confiance pour Jésus – et régulièrement, la peur lui fait perdre confiance.
Ô surprise, en grec il y a un seul mot pour croire, faire confiance, se fier, se confier. La confiance, la foi, la promesse, la preuve (en français, on nomme la preuve « faisant foi »), la fidélité – un seul mot.
La peur qui fait perdre la foi – le grand thème de Simon Pierre. Jésus le sait très bien, et il prie particulièrement pour Simon, il sait bien que là où la foi est forte, le diable mène ses attaques les plus dures, et il sait aussi que plus la foi est forte, plus la crise sera violente. Non seulement Jésus prie particulièrement pour Simon Pierre, mais il le lui dit, pour le réconforter. Il sait très bien que Pierre échouera, une fois encore, mais déjà maintenant il lui donne ordre de revenir et d’affermir les frères. Qui d’autre, sinon Pierre ? Qui pourrait vaincre la peur, sinon Pierre qui a dépassé les bords du bateau pour fouler des pieds l’élément menaçant, en faisant confiance à la parole de Jésus ?
Pierre – et là encore, notre passage se fait miroir à la condition humaine – Pierre est rapide de la bouche, mais parfois bien lent à comprendre. Au lieu de dire merci et se préparer à ce qui l’attend, il risque, une fois de plus, la « grande gueule ». Ce que c’est facile d’être courageux tant que le danger est loin… mais Jésus le remet vite à sa place, en lui annonçant le chant du coq. Il ne lui dit pas de se retenir, comme il aurait pu le faire, de se mettre à l’abri comme les autres – mais il lui dit que sa peur aura encore une fois raison de lui.
Et les versets qui suivent – que nous n’avons pas lus ce matin – peuvent nous surprendre, car après un bref rappel aux temps des débuts, Jésus leur fait comprendre que cette fois-ci, tout est en jeu. C’est tout ou rien, il n’y a rien à négliger, et même, ô surprise, il recommande de se procurer une arme. Pierre l’avait compris bien avant… « même en prison, même à la mort j’irai avec toi. »
Nous connaissons la suite. Et une fois de plus, ce n’est pas une petite faiblesse, un petit écart de la bonne voie qui arrête Pierre dans son élan, mais la mise en question de son existence. Et son incapacité de faire entièrement confiance à Jésus, qui pourtant promet que celui qui croit en lui vivra même s’il meurt. C’est un anachronisme de l’exprimer ainsi, mais Pierre fait pour ainsi dire preuve de cartésianisme. Il classe dans sa tête son vécu entre possible et impossible, entre « on peut survivre » ou « je vais mourir », et tire la conséquence logique. Mais la logique, souvent, nous fait douter de Dieu. Jésus dit un mot et à des kilomètres de là, un enfant retrouve la santé et la vie. Une femme lui touche le manteau et sa perte de sang s’arrête. Jésus arrive à la tombe d’un ami, mort depuis des jours et déjà entré en putréfaction, et sur son appel son ami se lève et vit encore pour des années. Ce n’est pas logique, c’est même inimaginable. Tout comme il est inimaginable de marcher sur l’eau ou de survivre quand on se fait prendre avec Jésus. Qui se fera prendre avec lui, se fera pendre avec lui – les onze en sont convaincus, et tous le laissent en plan : dix sur la colline, un dans le palais. Pourquoi ? Parce que pas un seul d’entre eux n’a assez de foi pour continuer plus loin.
Et c’est là que l’action diabolique les trouve vulnérables. Parce que maintenant, tout se meurt avec Jésus. Il n’y a plus espoir pour lui, il n’y a plus espérance pour eux. Leur vie se décompose. Désormais ils sont des hors-la-loi, doivent se cacher, mais ils sont des hors-la-loi désespérés, qui n’ont plus aucune perspective.
Mais Jésus avait prévu le coup. Il ne pouvait – ou ne voulait – pas l’empêcher, mais il l’amorce. Et pour cela, il envoie Simon Pierre. Simon, qui s’est avancé loin. Simon, qui doit faire face à la différence entre ses grandes paroles et son petit courage. Simon, qui revient de loin. Simon Pierre, qui sera le premier témoin du Ressuscité. Ce n’est pas en lui-même qu’il trouve la force pour accomplir la charge que le Seigneur lui a laissée, d’affermir les frères. De lui-même, il n’a plus rien. En reniant le Seigneur, il s’est renié et anéanti lui-même. Mais il a eu la grâce de voir le tombeau vide et de rencontrer le Seigneur vivant. Désormais, c’est de cette grâce et de cette rencontre qu’il vivra, et il ne sera plus jamais le même. Le petit pêcheur à la grande gueule et au sang chaud devient apôtre, messager, orateur. Celui qui perdait courage aux moments cruciaux tiendra tête aux puissants tant juifs que romains. Celui qui voulait garder sa vie en reniant le Christ, la donnera en témoignage, en martyr – du moins selon les allusions de l’Évangéliste Jean et la tradition des premiers chrétiens romains.
Je ne veux ni ne peux vous promettre que vous êtes tous des Simon Pierre. Au contraire, je vous souhaite de ne pas devoir aller jusqu’aux extrêmes comme Pierre, et je ne souhaite à personne de devoir mourir pour sa fidélité au Christ. Mais je crois que chacun à son niveau, comme tous les disciples nous avons déjà passé par des moments de peur, de reniement ou de renoncement, et que parfois il était difficile d’en revenir.
Et nous pouvons compter sur notre Seigneur Jésus Christ, qui a prévu pour nous un frère ou une sœur qui nous affermira, qui nous aidera à retrouver confiance en lui. Ce serait la seule vraie tentation diabolique de refuser ce retour, cette main tendue, de nous abandonner à nos peurs, nos craintes et aux limites de notre imagination. La seule tentation serait de rejeter le Christ plus fort que même la mort, plus fort que nos peurs, nos maladies, de rejeter la vie qu’il nous propose en choisissant la mort certaine. Ayons confiance !
Amen.

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