sortir pour rencontrer le Christ

Chants : ARC 164 ; 181 ; 537 ;
Lectures : AT : Mi 6, 6-8
Epître : Gal. ?? Évangile : =pr.
PR : Lc 24, 13-35

« Tu n’es jamais seul. » C’est le message qui s’est fixé dans ma tête après les lectures de ce soir, y compris le témoignage que nous avons entendu. « Tu n’es jamais seul. » Ça veut probablement être une promesse, un reconfort, comme en Matthieu 28, « je serai avec vous tous les jours jusqu’à ce que ce monde trouve sa fin ».
Mais il y a une note amère dans cette affirmation. « Tu n’es jamais seul », « du bist nie allein » – c’était le leitmotiv de la première saison de « Big Brother », ce jeu qui en France s’appelait « le Loft » et qui maintenant se décline en Koh-Lanta et autres atrocités, « tu n’es jamais seul » car où que tu vas, et même aux w.c., les caméras t’observent. Un scénario dessiné voici deux générations par George Orwell dans son livre « 1984 » où justement « Big Brother is watching you », le grand frère veille sur vous – et vous surveille. Scénario devenu réalité dans nombre de villes anglaises et françaises, par l’installation de dizaines de milliers de caméras de surveillance. N’avez-vous jamais eu de frisson en regardant un polar américain récent, à voir qu’on peut vous suivre à chaque pas, par les caméras de sécurité ?
Mais on raconte aussi de ce curé qui avait un magnifique poirier dans son jardin, mais la nuit, les jeunes du village montèrent et prirent touts les fruits. Alors, il écrivit une pancarte : « Le bon Dieu voit tout ! » – Je fais une parenthèse : avez-vous connu cette affirmation, de votre enfance ? Moi, oui. Elle était toujours accompagnée d’un index levé ! Et j’ai eu bien du mal à joindre « bon Dieu » et cette notion de surveillance méfiante qu’on me transmettait. Heureusement, j’ai découvert le Dieu vivant, et j’ai pu laisser ce bon dieu aux vieilles tantes. Apparemment, les jeunes du village, et je ferme la parenthèse, ont également une autre vision de Dieu. Car le lendemain matin, notre curé trouve sur sa pancarte une remarque : « Mais il ne cafte pas. »
Je vous invite donc à relire notre passage tel qu’il est, et il ne comporte pas la moindre recommandation, le moindre ordre.
Nous y trouvons deux hommes, dont le monde s’est effondré. Ils avaient mis leurs espoirs en un homme : qu’il libère leur peuple, qu’il rétablisse le culte de Dieu dans sa plénitude. Mais au lieu qu’il désiste le gouvernement du temple et le règne de l’occupant, ces deux forces se sont liées contre lui et l’ont tué.
Ils ont perdu leur maître. Ils ont perdu leurs espoirs, leurs illusions, leurs idées. Certes, il y a les femmes qui ont vu le tombeau ouvert. Et vide. Et Pierre et d’autres aussi, qui ont vu eux aussi une tombe vide. Mais qu’est-ce que c’est, une tombe vide, puisque lui n’est pas revenu, et on sait bien que de là où il est allé, personne n’est jamais revenu. Pourquoi rester à Jérusalem, se mettre en péril ? Pour quelques idées de femmes, pour des idées fantômesques de Pierre ? Pierre qui va droit devant de la bouche, mais perd courage une fois engagé ?
Non, ils retournent à leur village, dans leur vie antérieure. Autant reprendre la vie là où on l’avait laissée. Autant essayer d’oublier les autres, d’oublier l’échec et la déception. Autant ne plus jamais retourner à Jérusalem.
Une situation comme nous pouvons la connaître. Pas forcément par la mort de quelqu’un. Pas forcément par l’effondrement de tout un système, toute une idéologie – mais mes compatriotes ont dû y passer, voici 23, 24 ans – et pas forcément avec un grand déplacement entre une ville et une autre, à plusieurs heures de voyage. Mais… la grande déception. Et la perte des illusions. Le rêve d’un couple, d’une famille – brisé. La joie d’appartenir à une communauté chrétienne agréable et vivante – perdue, il y a là aussi les mêmes prises de pouvoir, les mêmes haines. Le confort de se trouver dans une Église dont on porte à fond les doctrines et les théologies – et tout d’un coup, elle ne veut plus de nous. Ou au contraire, d’avoir vécu de grandes choses dans les rencontres entre Églises, entre communautés, au-delà des doctrines, des enseignements, des séparations identitaires – et d’un coup, le repli. Les autres ne veulent plus de nous.
Qu’est-ce qu’on fait alors ? On met tout en question. On rentre chez soi, la mort dans l’âme, on ne veut plus jamais entendre de vie de couple, d’Église, d’œcuménisme, ou au contraire de protestantisme, du pape, de la Bible ou ce que c’était qui nous portait. Et pourtant, on n’arrive pas à ne pas y penser.
Et là, Jésus revient vers nos deux camarades. Il leur a laissé quitter la ville, prendre le chemin, prendre de la distance. Cléopas et son ami doivent faire du chemin pour… oui, pour quoi ? Pour que Jésus puisse les rattraper. Pour qu’ils puissent le rencontrer à nouveau, le rencontrer nouveau. D’une façon tout autre que ce qu’ils auraient pu penser.
Il leur a fallu prendre leurs distances du sérail autour de Jésus, de cette école qui leur apprenait, mais donnait en même temps un cadre non seulement rassurant mais enfermant. Ce n’est pas en restant toujours dans le cocon des amis qui pensent comme nous, que nous pouvons avancer sur notre chemin de croyants. Il nous faut sortir, quitter la protection du groupe, aller sur les routes, en compagnons apostoliques. Il nous faut laisser derrière nous les interprétations confortables qui nous ont accompagnés toute une vie durant, les théologies, les doctrines – et alors, Jésus peut nous rencontrer d’une façon nouvelle, toute autre. J’ai lu récemment que de nos jours, on est beaucoup moins sûr de l’endroit où se trouve Emmaüs, qu’il y a une ou deux générations. Qu’il y a en fait une douzaine de villages qui pourraient être Emmaüs. Et il me semble qu’il nous faut à chacun son chemin d’Emmaüs, à un moment de la vie et peut-être même plusieurs fois, pour pouvoir rencontrer le Christ, le vrai, le Vivant, pas celui des doctrines d’Église.
Chaque rencontre œcuménique, entre protestants et catholiques ou entre réformés et évangéliques ou entre catholiques de différents pays, différentes sensibilités – eh oui, ça aussi je l’appelle œcuménique parce que parfois entre deux catholiques il y a moins de commun qu’entre un catholique européen et un protestant européen, et le seul élément qui les unit, est le Vatican et le Pape ! – chaque rencontre œcuménique est un bout de chemin, hors de nos confortables maisons ecclésiales, de nos constructions doctrinaires, nos convictions partagées, c’est un bout de chemin avec quelqu’un qui va ébranler nos convictions et nos certitudes, évoquer de nouvelles questions, mais cette rencontre, je l’espère, suscitera un feu dans nos cœurs, car là où deux ou trois sont ensemble au nom du Christ, indépendamment et au-delà de toutes appartenances ecclésiales il est avec eux.
Oui, je le disais, cette rencontre avec le Ressuscité ne nous laissera pas indemnes. Elle transformera nos façons de voir. Et elle nous encouragera. A retourner dans nos groupes ecclésiaux pour témoigner : nous avons rencontré le Christ ! A vivre désormais avec ce feu aux cœurs, que nul autre que lui ne peut enflammer. A être désormais lumière du monde, d’une façon nouvelle qui n’est plus ternie par les séparations humaines. A pouvoir et savoir reconnaître le frère malgré toutes les différences de pratique et de doctrine, malgré et même à cause des vécus différents et, qui sait, peut-être même des révélations différentes dont il peut témoigner.
Ils sont deux à porter leur témoignage aux onze, et à entendre le témoignage que Pierre a rencontré le Vivant. Dix des onze, et bien des compagnons présents, n’ont d’abord que ce témoignage. Mais la promesse du Christ se réalise, là encore : au moment que les témoins partagent ce qu’ils ont vécu avec Jésus, il se présente parmi eux, il prend part à la vie de tous, il partage le repas avec eux.
Que les rencontres de cette semaine, dans le monde entier, soient ainsi des chemins d’Emmaüs pour beaucoup, que les communautés différentes en soient animées et fructifiées, que ces rencontres se répètent et se perpétuent durant l’année et au-delà, et que se perdent de plus en plus et durablement les méfiances et ressentiments entre chrétiens de différentes Églises, c’est ma prière et mon espérance ce soir, demain et tous les jours.
Amen.

Ceci est une prédication pour la Semaine de Prière pour l’Unité des Chrétiens 2013. Le récit d’Emmaüs se trouve lecture d’Évangile (donc Année I) du Lundi de Pâques, avec les lectures AT : Es. 25, 8-9 et Épître : 1Cor 15, 12-20. Évidemment, un Lundi de Pâques je prêcherais autrement ce texte.
Souvent, je base mes messages d’obsèques sur le récit d’Emmaüs. Là encore, je prêche d’une autre façon.

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