faire un bout de chemin

Lectures : AT :
Epître : Évangile : Jn 1, 35-51
PR : Ac. 8, 26-40

Il y a dans la Bible des passages qui se lisent comme une histoire autour du feu, et des passages difficiles à comprendre. Il y a des lectures très connues et d’autres qu’on n’entend jamais. Il y a des personnages qu’on croise tout le temps et d’autres qui n’apparaissent qu’une ou deux fois. Et il y a parfois des motifs qui reviennent dans des circonstances différentes.
Aujourd’hui, nous rencontrons Philippe. Un apôtre dont la Bible ne parle pas souvent, mais qui est quand même évoqué deux fois comme acteur central de l’événement. Nous en avons entendu dans la lecture d’Évangile à l’instant : c’est un homme qui connaît les écritures et sait les interpréter. Un homme qui apparemment sait convaincre.
Au 8e chapitre du livre des Actes des Apôtres, nous le retrouvons en Samarie, il prêche l’Évangile de Jésus-Christ. C’est là que l’atteint l’appel d’aller à la rencontre de quelqu’un.
Ce quelqu’un, c’est un homme qui n’est pas juif. Il n’est pas fils d’Abraham, mais il a entendu parler du Dieu Unique, et il a investi beaucoup pour aller prier à Jérusalem. Ce voyage a porté en lui le risque d’une grande déception, parce que notre homme est un eunuque. Or, la Loi juive interdit aux juifs d’émasculer, et par conséquent un eunuque ne peut pas devenir juif. Mais notre homme a une foi profonde, il ne se laisse pas décourager, il aime Dieu. C’est donc un des théophiles auxquels Luc adresse son œuvre d’Évangéliste. Il dépense beaucoup pour son voyage, et une fois à Jérusalem, il dépense encore une petite fortune pour acheter un livre. Car à l’époque, les livres étaient copiés à la main, un livre comme celui du prophète Ésaïe représente le travail d’un homme d’une année entière.
Et notre homme, avide d’apprendre plus sur Dieu, désireux d’être plus proche de Dieu, ouvre son livre et lit. Heureusement qu’il a reçu une bonne formation pour être ministre des Finances, parce que cette formation lui permet de savoir lire !
Mais parfois il ne suffit pas de savoir lire. Parfois nous lisons, relisons et continuons à nous demander ce que tout cela veut bien nous dire. C’est ce que découvre notre ministre. Il est vraiment curieux d’en savoir plus, mais il n’arrive pas à avancer.
A ce moment précisément, Philippe arrive et lui demande : « est-ce que tu comprends ce que tu lis ? » « Mais non, puisque personne ne me l’explique ! » Oyez, braves protestants, c’est écrit dans la Bible, parfois on a besoin d’un guide pour comprendre l’Écriture !
Philippe monte dans la voiture, ensemble ils continuent le chemin. C’est donc en chemin que Philippe explique au ministre la foi chrétienne. Ils font de la route ensemble, littéralement et au sens figuré. Le ministre a pris Philippe dans sa voiture, mais Philippe l’a pris par la main pour lui faire avancer vers Dieu. C’est sur le retour de Jérusalem vers l’Afrique que s’accomplit ce que le ministre avait espéré de son séjour dans la ville sainte : il s’approche de Dieu, et Dieu lui laisse s’approcher. C’est ici dans le désert que se réalise ce que l’eunuque n’a pas pu trouver au temple, où il doit rester sur le premier parvis parce qu’il est émasculé et donc à jamais impur selon la Loi juive.
A partir d’un passage évoquant celui qui n’a pas de descendance parce qu’on l’a mis à mort, l’homme qui n’aura jamais d’enfants pour continuer la lignée familiale fait connaissance avec le Christ vivant – et cette rencontre fait que 2000 ans après, on parle encore de lui.
Plutôt qu’un tuteur, Philippe est un accompagnateur. Un tuteur est bien enraciné et aide à grandir, certes, mais il reste là où il est implanté. Un accompagnateur par contre se met en chemin, fait de la route avec son élève, l’aide à se déloger, à avancer, à se mettre en chemin à son tour. Philippe va donc trouver Nathanael pour l’amener à Jésus, et il trouve l’eunuque africain pour l’amener à la foi chrétienne. D’ailleurs je me demande si nous n’avons pas tous été cherchés un jour comme Nathanael, par un ami ou par un parent ou peut-être par un pasteur – il faut bien que les pasteurs soient utiles…
En ces jours Noël est déjà bien loin. Alors que c’était il y a trois semaines seulement. Et l’Épiphanie, juste dimanche dernier. Dieu est venu dans le monde pour faire chemin avec nous. Jésus a marché sur les routes et chemins d’Israël, et un peu au-delà, il a croisé des gens, beaucoup ont fait un bout de chemin avec lui. Il était avec eux, en Galilée comme en Judée, avec les premiers disciples comme avec les compagnons d’Emmaüs.
Faire chemin ensemble – c’est un acte fondateur pour la communauté chrétienne. C’est le début d’une longue histoire pour Nathanael, et probablement aussi pour le ministre éthiopien. La vie d’Église sous toutes ses facettes se compose de multiples façons de cheminer ensemble. Il y a les voies classiques que nous identifions sans hésiter : les visites, l’accompagnement spirituel, la catéchèse. Cette dernière est peut-être la plus classique de toutes, puisqu’elle comprend plus que les autres une transmission de connaissances. Et elle porte en elle élément qui est présent dans notre passage biblique : c’est un bout de chemin que nous faisons avec nos catéchumènes, mais arrive le moment de se quitter. L’un retourne dans sa vie habituelle, les autres vont faire leurs chemins divers, se disperser dans l’hexagone et peut-être bien au-delà. Vont-ils se revoir ? Dieu seul le sait.
Une chorale fait aussi chemin ensemble. Parfois au pas par pas, note par note, parfois à vive allure d’un chant bien connu. Nos trois Églises veulent cheminer ensemble, pour se soutenir et se fructifier mutuellement, pour mieux pouvoir accompagner d’autres chercheurs sur leurs chemins. Souvent, c’est encore au stade d’aller l’un vers l’autre, ou de randonner chacun à son rythme et à attendre l’autre ou au contraire se précipiter pour pouvoir suivre. L’harmonie de cadence des pas est souvent à trouver. Les vieilles habitudes font que nous retombons dans notre rythme particulier au lieu de trouver le rythme commun. Mais, ça avance. Et si déjà tout le monde se retrouve autour de la même table, et je ne parle pas de la table de communion ! alors nous avons tous les droits d’espérer. Trois Églises qui marchent ensemble, c’est une troupe d’enfer !
Mais faire chemin ensemble, ce n’est pas plus qu’un voyage en TER si Jésus n’est pas de la partie. C’est là que la vie d’Église se distingue d’un club de randonneurs. Jésus reste présent, parfois bien discret, mais c’est lui qui indique la direction. Et nous… nous pouvons être attentifs à ceux qui voudraient bien faire chemin avec nous, ou bien aussi à ceux que nous voudrions y inviter sans qu’ils le nous aient demandé. Nathanael n’avait rien demandé. Le ministre éthiopion, lui, non plus, mais en fait il n’avait rien demandé parce qu’il ne croyait pas pouvoir espérer.
En faisant chemin avec le Christ, nous devenons porteurs d’espérance. Nous avons un message à transmettre et à vivre ensemble, la Bonne Nouvelle. Une Bonne Nouvelle qui paraît parfois vieillote, usée – mais qui porte en elle source de joie. « Il poursuivit son chemin dans la joie », nous dit la Bible. Si nous faisons chemin ensemble, c’est aussi pour pouvoir nous réjouir mutuellement, nous encourager et nous remettre les esprits en place. C’est pour nous rappeler que Dieu nous aime, même si d’autres voudraient nous écarter de lui. Car Dieu nous aime malgré toutes nos constructions – et il nous invite à rejoindre d’autres routards. Pour que notre joie soit complète.
Amen.

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