Une lumière pour les peuples

Chants : ARC 100 ; 367 ; 318 ; 186
Lectures : AT : =pr.
Epître : Eph. 3, 2-3a.5.6 Évangile : Mt 2, 1-12
PR : Es. 60, 1-5

Lumière, ténèbres… ces mots nous reviennent souvent ces dernières semaines. À une époque qui s’est habituée à tourner un interrupteur pour avoir de la lumière, et où le ciel nocturne est tellement pollué de lumières diverses que les animaux en perdent l’orientation, que les astronomes ne peuvent plus voir les étoiles mais que les aviateurs n’ont pas besoin de GPS pour s’orienter, à une époque tellement éclairée nous avons peut-être du mal à comprendre l’importance de la lumière.
Les ténèbres, c’est bien un symbole pour sûr beaucoup plus que l’absence de lumière. Pensez un instant à toutes ces expressions qui parlent de lumière : une situation n’est pas claire, une histoire est sombre, même un regard peut être terne et sombre. Et il peut s’éclairer, comme on tire une histoire au clair, comme on élucide une énigme, comme on arrive à voir des jours plus lumineux. Le poète Bert Brecht termine sa chanson « La complainte de Mackie », dans l’opéra de quat’sous, par les vers : « Car les uns sont aux ténèbres, et les autres en lumière, et on ne voit que ceux en lumière, ceux aux ténèbres on ne les voit pas. »
Bref, c’est bon d’être dans la lumière, et c’est mauvais d’être dans les ténèbres.
Le prophète voit la terre entière couverte de brumes et de ténèbres, comme une fumée noire qui couvre tout, qui empêche de voir, qui gêne la respiration et étouffe toute joie. À son époque, Israël ou plutôt Juda, pour ce qui en reste, n’est pas dans une situation très réjouissante : certes, le temple est reconstruit et restitué à sa destination, mais il n’y a pas de roi dans le pays, ce sont en partie les prêtres du temple et en partie les superpuissances du monde antique qui gouvernent, et comme la terre promise se trouve sur le couloir entre les puissances mondiales que sont les Perses et les Égyptiens, plus les Macédoniens qui montent en pouvoir, il est fort improbable que la royauté davidique puisse être restaurée.
Mais notre passage ne se limite pas au Proche-Orient, il décrit l’état du monde entier. Et dans cette détresse mondiale, qui doit être pire que les crises économiques que nous avons pu connaître, dans cette détresse le prophète voit une lumière. Ce message n’est pas particulièrement messianique, il est plutôt eschatologique – autrement dit il n’attend pas l’arrivée d’un homme choisi par Dieu pour qu’il change la situation : non, il voit Dieu lui-même venir auprès des hommes, établir une situation paradisiaque. L’endroit où Dieu habitera parmi les hommes, où il sera leur lumière, ne peut être que Jérusalem.
La présence de Dieu, comme jadis au jardin d’Eden, sera lumineuse et rayonnante. Oui, elle sera paradisiaque, la séparation entre Dieu et les humains sera levé, le passage infranchissable que gardent les chérubins (Gen.3) sera rétabli. La rencontre directe, face à face, entre Dieu et l’homme sera à nouveau possible. De loin, du monde entier, viendront riches et pauvres, paysans et rois, juifs et autres, pour vénérer le Dieu présent entre les humains.
Même les enfants viendront, ils accourront ou se feront porter, mais reviendront auprès de la mère… la mère Sion, la mère juive, est-ce une image pour la religion juive et le peuple juif, auquel reviendront ses enfants, les grands garçons qui se sont éloignés et les petites filles essouflées qu’on porte sur la hanche, autrement dit les grandes religions chrétienne et islamique, cette dernière en grosse crise d’adolescence contre la mère comme contre le frère chrétien, mais aussi les différentes branches de la pratique juive, ashkenaze ou séfarade ou chasside ou yéménite ou… bref, ils viendront tous se retrouver en paix à Jérusalem, la ville où résidera Dieu lui-même.
Et le cœur de la ville sera palpitant de vie, de tous ces hommes, femmes, enfants et vieillards qui passeront par les ruelles et les boulevards, la ville s’élargira, on ne la reconnaîtra plus. Dieu sera en elle, les temples, mosquées, églises tomberont en désuétude. Et tout le monde vivra en paix devant la face du Seigneur. Ils auront la paix entre eux, et la paix avec Dieu.
La cité dans laquelle Dieu habite avec les hommes, et qui sera réflecteur de la gloire divine sur la terre entière – c’est un vieux rêve, et en même temps une vieille prophétie biblique. Cette attente se répète dans les visions du prophète Jean que nous appelons Apocalypse. Mais d’une certaine façon elle s’est déjà réalisée. Elle s’est réalisée d’une façon inattendue, et j’ose dire improbable. Des hommes ont vu le reflet une lumière de Dieu et se sont mis en marche pour aller à Jérusalem, pour trouver l’origine et la source de cette lumière. Des hommes que nous appelons communément les rois-mages venu d’Orient. Ils sont allés à Jérusalem, mais ils sont arrivés trop tôt : il n’y était pas encore, le nouveau régent. Les hommes ont dû faire demi-tour pour aller à Bethlehem, petite bourgade à quelques kilomètres de là. Et c’est là, dans la maison de ses parents, qu’ils ont trouvé l’enfant qui allait, bien plus tard, entrer à Jérusalem sur le dos d’un ânon, acclamé comme nouveau roi. Le temps n’était pas encore venu, la promesse n’était pas encore accomplie mais en train de s’accomplir.
Les hommes venus de loin, qui peut-être étaient des rois, peut-être étaient des mages, ils sont retournés dans leur pays. Ils y sont retournés avec dans le cœur la certitude que Dieu désormais est avec les hommes.
Il a fallu attendre une génération avant que Jésus se mette en marche, en route pour aller à la rencontre des prostituées, des péagers, des lépreux, des pharisiens et scribes, des soldats, des anciens des synagogues, de la femme syro-phénicienne, de riches et pauvres, hommes et femmes et, ne l’oublions pas, des enfants. Dieu avait envoyé son Fils pour être avec les hommes. L’Évangéliste Jean en témoigne : Le verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme. Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu dans son propre bien, et les siens ne l’ont pas accueilli. Mais à ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu. Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père. (Jn 1,9-14)
Cette gloire, aussi paradoxal que ça peut paraître, s’est manifestée quand il se trouvait immobilisé sur une croix, avec au-dessus de sa tête une inscription « Roi des Juifs ». Au moment où la présence de Dieu sur la terre semble prendre une fin tragique, en fait il remporte le triomphe fondamental et glorieux, qui fait que jusqu’aux fins de la terre le nom de Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, est glorifié. La lumière glorieuse de Dieu dans Jérusalem, c’est le rayon de soleil qui se lève le matin de Pâques, qui éclaire le tombeau désormais vide. C’est la flamme de Pentecôte qui fait que des hommes des fins de la terre entendent Pierre parler leur propre langue. Mais c’est à Bethlehem qu’a commencé l’accomplissement de la prophétie d’Ésaïe, sous les yeux des mages venus en avance sur leurs contemporains, venus en avance certainement aussi sur leurs compatriotes jusqu’à ce jour. Venus en avance peut-être même sur l’un ou l’autre d’entre nous. Et jusqu’à ce qu’il vienne à nouveau, cette fois-ci visible pour tous, la prophétie continue à avancer, à prendre racine dans tous les cœurs.
Amen.

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