Rêve de Paix

Chants : ARC 6 ; 316 ; 318 ; 714, 1
Lectures : AT : =pr.
Epître : Apc. 21,1-7 Évangile : Mt. 25,1-13

PR : Es. 65,17-25
En cette fin d’année, grise et terne, c’est des images brillantes et lumineuses que le prophète nous dessine. Ne voit-on pas les ouvriers viticoles au travail, les ouvrières agricoles qui récoltent en chantant, les enfants qui jouent et les vieux qui les surveillent, une image d’Épinal d’un pays prospère et paisible ?
La scène idyllique ne sera brouillée par aucune larme, par aucun cri, même pas un cri de bébé, tout le monde est heureux, chacun est à sa place et s’épanouit en faisant ce qu’il a à faire. Les rues de Jérusalem résonnent des chants de joie, la plaine des cris d’allégresse. Le soir chacun rentre chez lui, dans la maison qu’il s’est construite, il mange le pain qu’il a gagné et dort en paix. Il n’y a pas de maladie, ni de souffrance, les enfants ne meurent pas, et les vieux sont centenaires parce qu’ils sont de bonne santé.
L’hébreu connaît un mot qui décrit tout cela, la prospérité et le bien-être, la paix et la santé, c’est le mot « shalom ». Or Jérusalem ne connaît pas le shalom, la dernière fois que ses rues ont retenti des chants de joie, c’était le jour des Rameaux quand Jésus est entré dans la ville… depuis, elle tremble sous les cris et les larmes, les destructions, les attaques, les fratricides, les explosions de bus scolaires et les bottes de soldats. Les enfants de la plaine se couchent en priant « Dieu, fais que demain, aucune missile n’attaque mon bus scolaire », et les parents appréhendent le sommeil qui peut-être les empêchera d’atteindre les abris-bunker… Les mères passent des nuits blanches, par souci pour leurs filles et leurs fils, appelés à endiguer la terreur, au risque de leur vie. D’autres mères craignent pour leurs petits enfants parce que les écoles servent de dépôts d’armes, et parce que le camion garé dans la rue pourrait être un lance-missile et donc une cible militaire. Un peuple a faim parce que ceux qui le gouvernent préfèrent acheter des armes plutôt que de la nourriture, des enfants meurent parce que les médecins n’ont pas de médicaments – il fallait soigner d’abord des combattants… Un peuple se perd dans le désespoir parce qu’il est victime de la haine de ses gouvernants, qui ne laissent pas une nuit de paix au voisin qui pourtant est prêt à partager sa prospérité pour le bien de tous.
Oui, tous les hommes de bonne volonté se languissent de l’accomplissement de cette vision d’Ésaïe, quelques siècles avant Jésus-Christ. Les mères veulent voir leurs enfants et petits-enfants grandir en paix, qu’ils mangent à leur faim et qu’ils puissent apprendre un bon métier. La terre du lait et du miel nourrit son homme, tant qu’il veut travailler.
Mais les choses empirent de plus en plus. Il faut croire que pour que les hommes vivent en paix, il leur faut vraiment une nouvelle terre, et un autre ciel tout nouveau. En 1945, à la fin de ce qu’on croyait être la guerre la plus meurtrière de tous les temps, les hommes du monde entier se juraient de tout faire pour que « ça n’arrive plus jamais ». Plus jamais ça – et depuis, il n’y a pas eu un seul jour sur cette terre que des peuples n’ont pas fait la guerre à d’autres peuples, ou pire, une partie d’un peuple contre un autre. Et toujours au milieu, les fils de Agar qui disputent l’héritage et la bénédiction aux fils d’Isaac et de Jacob, qui vénèrent Hitler parce qu’il a exterminé tant d’enfants d’Israël… Shalom aleï‘hem disent les uns, Ssalam aleïcoum les autres, ils devraient s’entendre et se comprendre, mais la haine… et parce que ceux qui se savent fils d’Agar sont en colère contre ceux qui se savent fils d’Isaac et de Jacob qu’on appelle Israël, Isaac qu’ils accusent de s’être approprié la bénédiction divine alors qu’Ismaël était le premier-né, ils se comportent comme Caïn qui accuse Abel de lui faire de l’ombre, comme Esaü qui est vert de rage parce que Jacob a obtenu la bénédiction qui revenait à Esaü.
Mais nous avons beau les montrer du doigt, où en sommes-nous, chacun de nous ce matin ? Un humoriste a posé un jour la question : est-ce que vous avez encore de la famille, ou avez-vous déjà hérité ? Quelles relations avons-nous avec nos frères et sœurs – sans oublier les beaux-frères et belles-sœurs ! –, avec nos parents s’ils sont encore de ce monde, avec nos enfants et petits-enfants et leurs compagnons et compagnes ? Comment se présentent nos relations de voisinage ? Et quel regard posons-nous sur la personne que nous croisons mais qui est différente, qui parle une autre langue ou qui a la peau tannée, qui porte un foulard ou une barbe longue, ou qui embrasse sur la bouche une personne du même sexe ? Avons-nous raison de montrer du doigt ceux qui n’arrivent pas à vivre en paix ?
Mais si nous en restions là, nous aurions perdu l’essentiel de notre passage. D’une, il s’agit d’une promesse. Certes, d’une promesse eschatologique, c’est à dire qui vise les fins des temps, et si demain n’est pas la fin du monde, ce n’est pas après-demain que les lions et les tigres à La Palmyre mangeront du fourrage. Mais la particularité des promesses de Dieu, c’est qu’au moment même où elles sont prononcées, elles commencent à se réaliser. Et peut-être ne voyons-nous pas encore le shalom tel qu’Ésaïe le décrit emplir les rues de Gaza et de Jérusalem, mais des hommes et femmes vivent déjà en communion étroite avec Dieu, et quand ils lui demandent quelque chose, il est déjà en train de le faire avant qu’ils aient terminé leur demande. Ils vivent en enfants de Dieu, comme le prophète l’a dit, et nous sommes invités – mes doigts ont écrit « incités », et ils ont raison ! – à faire comme eux, à nous confier à Dieu, car si vraiment nous lui confions nos soucis, il s’en chargera. Ce qu’il faut, c’est ne pas croire que nous sommes assez forts nous-mêmes pour tout régler. C’est faire confiance à Dieu pour tout, attendre tout de lui.
Et ouvrir les yeux du cœur, un peu comme Saint-Exupéry l’a écrit. Ce n’est pas notre pensée cartésienne, bien carrée et bien définie qui nous mènera loin. Il faut la vision du cœur, la vision divine de l’amour. Celle qui supporte les paradoxes, qui arrive à dire que l’un a raison, mais son adversaire aussi, et parce qu’ils ont raison tous les deux, elle cherche avec eux à les réconcilier. Et les miracles divins deviennent réalité.
Hier matin, les soldats se sont réveillés à la maison, chez leurs femmes, leurs maris, leurs parents. Hier soir, ils sont repartis – non pas sur le front mais à leur travail habituel. Il y a de l’espoir pour que la trève tienne, et qu’elle mène vers un peu plus de paix.
Le shalom de Dieu dans sa plénitude nous est promis pour la nouvelle terre sous un ciel nouveau – mais la paix des cœurs peut être réalité, aujourd’hui même. Que le Seigneur nous plante sa paix dans les cœurs, et qu’il sème la paix sur sa montagne sainte et dans la plaine, dans les maisons, entre les peuples et notamment autour de son peuple choisi et élu.
Amen.

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