des préférences

Chants : ARC 1 ; 608 ; 530 ; 584
Lectures : AT : Ex. 20, 1-17
Epître : Rom. 14, 17-19 Évangile : Mc 12, 28-34
PR : Jac. 2, 1-13 (lu après l’introduction)

Martin Luther disait de l’épître de Jacques qu’elle est une « épître de paille », et j’imagine que plutôt que d’en remplir son matelas, il l’aurait prise pour paillasson. Ce n’est pas une lettre qui nous fait dormir paisiblement, et d’ailleurs elle m’a valu un très long temps de préparation pour aujourd’hui, une nuit raccourcie de plus. Jacques exige un comportement exemplaire et un engagement sans faute, sous peine de perdre la grâce de Dieu offerte en Jésus-Christ. Nous lisons le début du 2e chapître, qui parle non seulement de l’engagement personnel, mais aussi du reflet du Christ dans l’assemblée – donc dans le temple.
Lecture Jacques 2, 1-13
C’est un sujet épineux. Jeudi au partage biblique autour de ce texte, nous n’étions pas unanimes sur le traitement dont bénéficierait un clochard dans notre temple. Est-ce qu’on le mettrait dans un coin, peut-être à cause de son parfum particulier, le laisserait-on faire comme tout le monde, ou trouverait-il même un accueil particulièrement bienveillant ? Et que dire du riche aux grosse bagues d’or – ne le soupçonnerions-nous pas d’être un maquereau, non pas le poisson mais un de ces types louches qui vivent de ce que gagnent les prostituées ? Mais, il y a d’autres richesses qui peuvent nous piquer aux yeux. Quelle place à la notabilité dans notre temple, le maire et le docteur méritent-ils des places d’honneur ?
Il y a de quoi réfléchir, et je ne veux pas trop m’y attarder car vous avez certainement votre idée à ce sujet. Je ne voudrais pas non plus discuter si ceux qui ne respectent pas la foi des autres, qui insultent les croyances d’autrui ou même n’hésitent pas à profaner un lieu de culte ou de sépulture, sont d’avantage plus riches que les autres. La bêtise n’a pas besoin de quoi que ce soit, la foi en l’auto-suffisance de l’homme est pourtant plus répandue parmi ceux qui ont largement ce qu’il leur faut. Et qui le refusent à ceux dans le besoin. Discuter un lien entre richesse et hostilité au Christ et aux chrétiens ne serait qu’une tentative de détourner l’attention de l’importance du message pour nous-mêmes.
Jacques nous rappelle maintenant ce qu’il appelle la loi royale, et ce qui d’après Jésus est la seconde loi qui équivaut la première : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Alors là… qu’est-ce que c’est, en fait, aimer son prochain, et qu’est-ce que s’aimer soi-même ?
Déjà, il me semble qu’aimer son prochain ne rime pas avec favoritisme. D’accord, Jacques pense peut-être plutôt à ne pas recaler le pauvre, le mal-apprécié, mais rien ne permet de dire que Jésus accepte de ne pas aimer un riche. Donc, aimer son prochain ne veut pas dire lui faire des faveurs. Mais quoi donc d’autre ? Si nous pensons à ce que Jésus dit du grand jugement dernier, il se peut qu’aimer le prochain veut dire voir ses vrais besoins vitaux et remédier aux manques. Tant que possible. Mais il y a un peu plus. Aimer son prochain, à mon avis, est voir en lui l’enfant de Dieu, qu’il soit couvert de crasse ou de bijoux. Qu’il soit beau ou laid, qu’il soit une colonne de l’Église ou un laïcard inébranlable.
Aimer son prochain, c’est voir derrière l’écran du paraître, et c’est mettre de côté la grille de nos jugements. Pour nous convaincre, Jacques développe une philosophie probablement assez proche de celle de l’ancien gouvernement, qui enferme un homme (ou une femme) dans son infraction, une fois pour toutes. Tu peux être un citoyen modèle, mais à la moindre transgression tu deviens un malfaiteur au même titre qu’un tueur en série. J’ai beaucoup de mal à accepter cette archaïque vision des choses pour notre société, mais en ce qui concerne notre compte devant Dieu, elle tient la route. Rien en effet ne justifie que nous nous érigions en juge de nos semblables, ou montrez-moi celui qui n’a rien à se reprocher !
Mais que fait un juge coupable ? L’an dernier, dans un autre pays européen, un juge a été mis à pied parce qu’il montrait beaucoup de clémence envers les accusés d’excès de vitesse. En fait, il cherchait à créer une jurisprudence pour que son propre cas soit traité avec beaucoup de clémence. C’est exactement ce que nous recommande Jacques. Soyez bons, et voyez les vrais besoins de vos semblables, et vous serez jugés avec compassion.
Voyez le vrai besoin, qui pour l’un n’est pas la flatterie mais une parole de vérité, qui pour l’autre n’est pas le mépris mais un témoignage de l’amour paternel de Dieu. Voyez le vrai besoin, tout comme vous n’attendez qu’être remarqués avec votre vrai besoin, votre manque le plus brûlant et en même temps le plus secret.
Les parents qui aiment leurs enfants, entendent bien les demandes des enfants. Parfois ils donnent ce qui est demandé, quand ma fille demande une tartine ou une pomme, elle l’aura. Parfois il faut refuser. Elle peut me demander du gâteau, alors que je n’en ai pas. Parfois je refuse parce que j’estime que ce n’est pas bien pour elle : des gâteaux à la place de la soupe, par exemple, ou – si je pense aux enfants plus grands – je ne leur offre pas un jeu vidéo qui les détourne des devoirs, et je ne veux pas que ma fille de 15 ans prenne le scooter pour aller au lycée : c’est trop dangereux. Les enfants les plus heureux ne sont pas ceux qui ont tout et disposent de tout. Au contraire, ceux-là sont à plaindre. En fait les jeunes qui, il y a quelques années, ont fait un bain de sang dans leurs collèges, étaient tous de bonnes familles, de familles aisées – mais les parents étaient trop occupés de boulot et engagements associatifs pour voir que les enfants souffraient. Le cri « aime-moi » s’est fait entendre d’une éruption violente, et perverti par la douleur de sorte qu’il est devenu « si tu ne peux pas m’aimer, je me tue, mais je vais tuer autant d’autres que possible. Si déjà personne ne m’aime, autant qu’on me haïsse – mais qu’on se souvienne de moi ! » Et le monde se souviendra de ces enfants que les parents avaiet quelque part oubliés…
Mais il n’y a pas que les enfants, il y a nos contemporains de tous âges et tous niveaux sociaux. Qui, eux aussi, assez souvent crient au secours et remuent terre et ciel pour que seulement on ne les oublie pas. Qui ont besoin d’être acceptés et accueillis, avec leurs vêtements délavés ou leurs mercédes flambant neuves, avec ce qu’ils ont et ce qui leur manque. Qui sont peut-être de respectables citoyens comme Ebenezer Scrooge – vous connaissez le conte de Noël de Dickens ? Scrooge est tout le contraire de celui que vous voulez inviter à votre anniversaire – ou au contraire d’anciens bagnards comme Jean Valjean. Mais comme Jacques nous a rappelé que nous tous ici réunis méritons autant les 20 ans aux galères que Jean Valjean qui avait volé une miche de pain, nous pouvons essayer de suivre son exemple aussi en ce qui concerne la bienveillance, la miséricorde et le soutien qu’il avait pour ses contemporains.
Je pars du principe que ceux qui se font des mémorials, qu’il s’agisse d’énormes actions politiques, de la création d’une salle municipale ou du déplacement d’un monument funéraire, ou simplement d’un certain nombre de tags, ces petites marques sur les murs et les abri-bus indiquant « j’ai passé par là », qu’ils font ça pour qu’à un endroit du monde, il reste une trace d’eux quand ils ne seront plus là. Pour qu’au moins le tag ou la salle des fêtes les préserve de l’oubli éternel. Comme dit le psaume, « l’homme est comme la fleur des champs, le vent souffle, et elle n’est plus et son endroit ne se souvient même plus d’elle. » Mais s’ils le font de cette manière, c’est qu’ils ne savent pas qu’il y a un endroit bien meilleur qu’un mur pour y trouver son nom : le Livre de la Vie. Et finalement, ce Livre de la Vie c’est aussi le seul endroit qu’on peut considérer de vraie place d’honneur.
Le riche et le pauvre dont parle Jacques, l’un comme l’autre cherchent la communion avec le Christ, sinon pourquoi seraient-ils entrés dans le lieu de l’assemblée chrétienne  ? Accueillons-les donc, en vrais frères, et ne prêtons importance ni à la jeunesse ni au grand âge, ni aux costumes Armani ni au pantalon troué, ni au parfum cher ni à l’arôme de non-lavé, ni à la richesse matérielle qu’au manque flagrant. C’est Dieu qui donnera sa place à chacun de nous, et à eux aussi. Accueillons-les parmi nous, voyons leurs vrais besoins, essayons de pallier aux manques avec l’aide de Dieu et – selon le cas – avec l’entraide protestante. Mais ne renvoyons au fond du temple ni l’un ni l’autre.
Amen.

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