Serviteurs les uns des autres

Chants : ARC 107, 1-4  ; 486  ; 107, 4-8  ;
Lectures : AT : Ex. 16, 2-3.11-18
Epître : =pr. Évangile : Jn 6, 1-15

PR : Phil. 2, 1-4
« Que le meilleur gagne  ! » C’est ce qu’on entend parfois au début de compétitions sportives. À d’autres occasions, on entend « travailler plus pour gagner plus », ou « chacun recevra selon ses mérites », ou encore « celui qui ne travaille pas, ne mangera pas non plus », cette phrase de Paul devenue une maxime communiste.
Notre passage de ce matin semble contredire tout cela. Au contraire de tout esprit de compétitivité, mais aussi d’autarcie personnelle, nos lectures de ce dimanche nous rappellent  : il ne dépend pas de nous si nous avons à manger en abondance. Si nos assiettes débordent, et malheureusement, nos poubelles souvent débordent aussi de nourriture, c’est que Dieu nous offre bien plus que ce qu’il nous faut pour manger, et cela non pas parce que nous l’aurions mérités mais seulement par amour.
Les deux lectures, de la Manne et de la multiplication des pains, représentent d’abord, à la lecture littérale, une augmentation miraculeuse de la quantité de nourriture pour ceux qui en ont besoin, et aussi une diminution tout aussi miraculeuse pour ceux qui avaient ramassé trop de manne. Dieu qui corrige les manques, et accessoirement les trop-pleins… sur le pré des pains multipliés, ils ont ramassé 12 paniers pleins, je me suis demandé maintes fois ce qu’ils en ont fait… de petits paquets casse-croûte pour le retour à la maison  ?
Notre passage que Paul écrit aux Philippiens va plus loin en plusieurs sens.
D’abord, Paul ne compte pas sur une intervention divine de type miracle pour faire que chacun dans la communauté reçoive ce qu’il lui faut pour vivre  : il fait appel aux frères et sœurs. Que personne ne cherche à avoir plus que l’autre, à être plus riche, à prendre la plus grande part du gâteau, mais que chacun au contraire cherche l’avantage de son frère, lui propose la grande part pour ne prendre que la petite, qu’il pense d’abord à nourrir le frère avant de se servir lui-même.
Franchement, il y a de quoi changer dans notre vie. À commencer déjà par plus d’attention aux aliments que nous possédons. Combien d’aliments sont jetés toutes les semaines parce que nous en avons acheté de trop, parce que c’est moisi ou pourri ou d’autres façons devenu impropre à la consommation  ? Et combien de tout cela est juste resté dans nos placards et frigos parce que nous l’avons acheté sans en avoir besoin, et nous l’avons oublié  ?
Maintenant, s’il est tout à fait louable de se soucier de la faim du prochain, l’homme ne vit pas de pain seulement. Jésus nous dit que pour vivre nous avons besoin de chaque parole qui sort de la bouche de Dieu. Et là encore, nous sommes appelés à partager. C’est la particularité de la parole reçue qu’on ne peut pas en donner sans s’en servir, à moins de sonner creux comme une cloche félée, comme une clochette de chèvre dont le tintement n’a ni intelligence ni message… si nous voulons transmettre une parole sensée, bienveillante, il faut qu’elle passe par nous, et qu’elle ne nous laisse pas indifférents – comme un tuyau de chauffage ne peut pas transmettre l’eau chaude sans devenir chaud lui-même.
C’est une particularité de la parole aussi qu’en la partageant, on n’en perd pas, au contraire, on en gagne. Nous pouvons donc en partager sans retenue, sans devoir de réserve, nous avons le droit et même le devoir de déborder de cette parole divine qui nous emplit et nous imprègne. Cette imprégnation est la garantie que nous ne deviendrons pas moulin de paroles insensées, mais que nos paroles reflètent la Parole de Dieu.
Du pain et de la parole de Dieu – est-ce que c’est tout ce qu’il nous faut  ? Oui, si nous prenons le mot pain comme terme pour tous les besoins vitaux de l’homme. Ces besoins, Jésus les nomme de façon sommaire mais distincte dans le récit du grand jugement, Matthieu 25  : « j’avais faim, j’avais soif, j’étais étranger, j’étais nu, j’étais malade, j’étais en prison. » Si comme Paul nous le demande, nous cherchons l’unité et l’équité entre nous, nous devons donc veiller à ce que non seulement nos frères et sœurs ne souffrent pas de faim et soif, mais également qu’ils aient un toit décent, un lieu qui est à eux, où ils peuvent fermer la porte et être en sécurité. C’est notre responsabilité de protéger et préserver leur pudeur, leur intimité, de leur éviter la honte. À nous de veiller à ce qu’ils ne soient pas forcés à se dévoiler, à offrir au grand jour les secrets de leur vie privée.
Nous devons nous soucier de leur santé, mentale et physique, en évitant ce qui leur nuit et en recherchant ce qui attribue à leur bonne santé. Et finalement, nous sommes les gardiens de la liberté de nos frères et sœurs. Leur liberté physique et d’esprit, liberté d’opinion et droits de l’homme… un vaste programme auquel nous pouvons participer par exemple en nous engageant au sein de l’ACAT, Action Chrétienne pour l’Abolition de la Torture, mais qui nous demande aussi notre vigilance dans la vie quotidienne et, ce qui n’est pas des moindres, dans l’exercice de nos droits civiques. À nous de rappeler le respect de la liberté à nos élus quand il le faut, sans compter sur des organisations, que ce soit la Fédération Protestante de France ou amnesty. À nous de réagir quand nous sommes témoins de faits et gestes inhumains, à nous de protester – mais, bien sûr, en respectant le représentant de l’État comme tout autre être humain, et en le traitant avec politesse.
On entend parfois que la foi ne relève que du domaine privé. C’est archifaux. Il est impossible d’être chrétien, enfant de Dieu, sans vivre en conséquence. Nous ne pouvons pas passer nos dimanche matin à chanter des psaumes, et vivre en semaine comme si Dieu n’existait pas. Nous ne pouvons pas astiquer nos auréoles en fermant les yeux devant la souffrance d’autrui, devant l’injustice et la méchanceté. Nous ne pouvons pas nous dire libérés et éclairés par la Parole de Dieu en voulant garder tout l’amour de Dieu pour nous. Celui qui a de grandes paroles pour Dieu, et ferme la bouche quand il s’agit du prochain, sonne creux et comme une cloche félée, il n’a pas d’amour, et il ne connaît pas Dieu. C’est ce que nous disent les apôtres Paul et Jean.
Et Paul nous encourage à vivre quotidiennement cette volonté du Père, que chacun de ses enfants ait tout ce qu’il lui faut pour vivre. Il nous invite à nous mettre au service du frère, de la sœur, à ne pas nous soucier des règles de politesse mais à servir, comme Jésus s’est mis au service des disciples en leur lavant les pieds, lui, le maître, le Seigneur  !
Amen.

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