Un autre esprit

Chants : ARC 100  ; 506  ; 509   et 248 (confirmation)
Lectures : AT : Nb. 11, 11-12.14-17.24-25
Epître : Act 2, 1-18 Évangile : Jn. 14, 23-27
PR : 1Cor 2, 12-16

« Nous avons la pensée du Christ. » Drôle de prétention, ça  ! Et qui plus est, Paul relève un verset du prophète Ésaïe, « qui a connu la pensée de Dieu pour pouvoir l’enseigner ? », pour y répondre, « nous avons la pensée du Christ », donc par toute logique, nous pouvons enseigner la pensée du Christ.
Cet esprit de Dieu et de Jésus-Christ, c’est une drôle d’espèce. Nous disons parfois que telle personne a hérité de l’esprit sportif du père, ou peut-être au contraire n’a que très peu de l’esprit de justice de ses frères. Dans cette idée, nous pouvons être composés et remplis par toutes sortes d’esprits, grands et petits, et sommes influencés tant par celui-ci, tant par celui-là. L’un a un esprit large, l’autre au contraire un esprit petit.
Or, l’esprit de Dieu ne se prête pas à ce jeu de forces. Il ne se veut pas analogique, en modulant la durée et l’importance de ses interventions. L’esprit de Dieu est numérique-binaire  : Tu l’as – ou tu ne l’as pas. C’est comme la vie et la mort  : tu n’es jamais qu’un peu mort, soit tu es mort pour de bon, soit tu es vivant pour de bon. L’esprit de Dieu, c’est ça.
Car contrairement à une idée reçue et très populaire, l’esprit chrétien est tout sauf tolérant. Là où il élit quartier, il veut occuper tout, jusqu’à la dernière niche, jusqu’au dernier coin. Pas de colocation, pas de droit de résidence, ni même de droit de visite pour les vieux amis. Ce qu’il prend, il le prend entièrement. En même temps, qu’est-ce qui lui resterait d’alternative, vu que la concurrence, que Paul appelle l’esprit du monde, n’est sûrement pas disposée à cohabiter avec l’esprit de Dieu  ?
Le contraire serait surprenant. Les deux esprits ne parlent pas du tout la même langue, ne connaissent pas les mêmes motivations. L’esprit de Dieu est spirituel, l’esprit du monde est mondain. L’esprit de Dieu nous révèle d’étonnantes facettes de la personnalité de Dieu, l’esprit du monde nous révèle – rien. Au contraire, il souhaite nous garder dans l’ignorance, dans un brouillard de train-train habituel et d’occupations et divertissements qui nous empêchent de poser les questions vraiment importantes. L’esprit du monde est l’esprit de la servitude, de la dépendance, des demi-vérités et de la solitude. L’esprit de Dieu est l’esprit d’enfant, de liberté, de vérité et de communion.
Ceux qui sont remplis de l’esprit de Dieu ne sont plus comme les autres, dit l’apôtre. Nos deux confirmands en ont peut-être déjà fait l’expérience, expérience douloureuse car les camarades d’école sont souvent impitoyables. Ils ne comprennent pas comment on peut croire en ces vieilleries, aller à l’Église qui n’est qu’un rassemblement de vieilles femmes, écouter ce charabia de prêtres, obéir à des régles soi-disant venir d’un Dieu, mais ce Dieu personne ne l’a vu – alors que la vie peut être si belle quand on se défait de toutes ces bêtises. Comment peut-on être aussi idiot de passer à côté de ce qui est de mieux dans la vie  ?
L’esprit de Dieu parle une autre langue, il nous révèle les vrais besoins pour notre bonheur. Et bonheur n’est pas un autre mot pour bien-être  ! L’esprit de Dieu nous invite à vivre le vrai bonheur au lieu de brefs moments d’exstase qui seront fatalement suivis de temps d’ennui. Il nous invite à être aimés, comme des enfants peuvent être aimés par leurs parents, et à aimer les hommes et femmes, garçons et jeunes filles que nous rencontrons du même amour. A ne pas confondre amour et accouplement. A prendre le bien-être du prochain pour aussi important que le nôtre. A le voir avec les yeux d’un frère ou d’une sœur, qui se réjouit des réussites du frère et pleure avec lui de ses échecs, qui l’aide à se relever quand il est tombé et qui se réjouit de partager le repas avec lui.
L’esprit de Dieu nous invite de fonder notre sagesse sur Dieu, car si nous la fondons sur nous-mêmes, nous devons en porter toutes les conséquences, et nous n’avons pas les moyens d’être dieux.
N’est-il pas idiot de ne pas chercher notre propre avancement  ? Celui qui fait attention aux autres, n’est-il pas condamné à passer entre les roues, à se perdre en cours de route  ? Ne faut-il pas que nous pensions à nous d’abord, et aide-toi-même si tu veux que Dieu t’aide  ? Si chacun pense à soi-même, personne n’est oublié…
C’est vrai, tel est le raisonnement du monde. Et ils sont tellement chacun pour soi qu’ils vivent comme une poule en cage, à ne plus pouvoir se retourner, à n’avoir en tête que la bouffe devant le bec et le souci de ne pas passer le pied entre les mailles de la grille, parce qu’on ne saurait pas la libérer. Sans savoir ce que deviennent les oeufs qu’elle pond, et ignorant le sort des autres, tout aussi enfermées et esseulées qu’elle-même.
Regardez ce monde où les millionnaires sont jaloux des quelques euros d’aide à vivre que perçoivent les plus pauvres. Regardez ce monde où au lieu d’aider, on emprisonne. Est-ce que nous sommes loin des temps d’un Jean Valjean qui a passé 20 ans aux galères pour avoir volé une bouchée de pain  ? Regardez le mépris et la peur dont se regardent les humains de couleur de peau ou même de style vestimentaire différents, regardez comment déjà les enfants sont harcelés s’ils ne répondent pas en tout à l’attente de leurs petits camarades… l’attente se transforme en atteinte à leur personne, leur être.
Dieu ne veut pas tout cela. Et les hommes et femmes qui sont remplis de son esprit ne peuvent que s’engager pour que la volonté de Dieu se réalise. Pour que les oubliés de la vie retrouvent le sourire. Pour que ceux qui sont différents aient le droit d’existence. Pour que les enfants aient des parents qu’ils voient plus que seulement entre sept et huit. Pour que le trop de nourriture que nous avons n’atterrisse pas dans les poubelles, mais que les affamés devant nos portes puissent manger dans la dignité.
Ils n’ont que deux mains, deux pieds, et une tête. Mais ils ont l’esprit des enfants de Dieu, et ils changeront le monde.
Amen.

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