La force des faibles

Chants : ARC 119  ; 232  ; 127  ;
Lectures : AT : Es. 55, 10-12
Epître : Hébr. 4, 12-13 Évangile : Lc 8, 4-8
PR : 2Cor 21, 1-10

A 70 jours de la présidentielle, nous en voyons tous les jours qui se vantent. Qui veulent nous démontrer à quel point ils sont mieux que leurs adversaires, plus forts que les autres candidats. Un défilé constant du plus fort, de la plus forte.
Foutaise, dit Paul. Excusez-moi du mot. C’est inutile, c’est vain. Moi, Paul, je pourrais vous montrer que plus que tous les autres, j’ai souffert pour le Christ. Que plus que tous les autres, j’ai été fidèle. Ce serait la pure vérité, car Dieu sait que j’en ai vu, et que je n’ai jamais douté. Mais ça ne servirait à rien.
Non, Paul ne s’enivre pas de ses exploits et qualités. Au contraire, tout cela ne lui appartient pas. S’il a de quoi se vanter, c’est sa faiblesse, son imperfection.
Ce qu’il fait, ce qu’il prêche, il ne le prêche pas pour lui-même, il le fait uniquement parce qu’il est au service du Christ. Ambassadeur du Christ, c’est ce qu’il a dit un peu plus tôt. Mais là aussi, il ne se considère pas comme quelqu’un d’important dans le protocole, il est uniquement serviteur du Christ.
Et pourtant, ce n’est pas facile de ne se vanter de rien, de ne pas s’enorgueillir de ses propres exploits. Même un Paul en a ses difficultés.
Donc, pour l’aider à ne pas dépasser ses limites, Dieu charge Paul d’une souffrance. Depuis des siècles, les chercheurs se sont demandés de quelle nature pouvait être cette souffrance. Certains ont pensé à un handicap, ou encore à un penchant homosexuel, qui aurait fermé à Paul toutes les portes des bons juifs.
Peu importe. Ne nous attardons pas sur ce détail. Ce qui compte, c’est que Dieu agit pour nous aider, nous pousser à la modestie. Et ce même par des moyens assez drastiques.
Ainsi, nous restons Église du Christ, alors que nous pourrions aussi nous appeler Église paulinienne. Mais ce n’est pas Paul qui compte. Ainsi, il ne faudrait pas parler d’Église luthérienne – d’ailleurs, Luther n’a parlé que d’Église évangélique – ni d’Église calviniste.
Et notre Église ici sur place, n’a-t-elle pas parfois tendance à se souvenir de son passé glorieux  ? Des années soixante, quand il y avait une dizaine de confirmands chaque année  ? Des années cinquante, quand elle était financièrement plus forte que l’Église de Dijon  ? Du début du siècle dernier, ou un peu avant, quand il y avait ici une grande volonté, une forte énergie de mission, d’agrandissement de la communauté  ?
En regardant sur nos propres vies, qu’elles aient duré 7 ou 70 ans ou bien plus, n’y a-t-il pas de quoi être fier  ? Une bonne note à l’école, une vie professionnelle réussie, des enfants en bonne santé, de longues décennies de vie conjugale heureuse, et j’en passe certainement des meilleures. Il y a de quoi se réjouir, sans aucun doute. Et ne manquons pas cette joie, nous avons trop souvent tendance à tirer une moue. Réjouissons-nous de nos réussites, de nos enfants, conjoints, soyons heureux  !
Mais est-ce que ce sont vraiment des réussites que nous pouvons nous attribuer à nous-mêmes  ? Est-ce qu’il dépend de toi si tu as une bonne mémoire, une bonne capacité de comprendre les systèmes  ? Est-ce que c’est à toi que tes enfants doivent la santé  ? Est-ce que c’est à toi-même que tu dois une longue vie heureuse avec ta femme ou ton mari  ? Bien sûr, tu y es pour quelque chose, mais la réussite de ton engagement n’était pas entre tes mains.
C’est une chose de vouloir, de s’engager, dit Paul, mais une autre d’accomplir, de réussir. Et cela ne dépend pas de nous. Si Dieu ne bâtit la maison, les ouvriers travaillent en vain. Cela vaut pour nos maisons que nous habitons (ou dans laquelle tu espères habiter un jour), mais aussi pour les constructions de nos vies. Si Dieu ne bâtit pas, nous construisons en vain.
Et la faillite est-elle une punition  ?
Loin de là, dirait Paul. Il ne parle pas d’un Dieu qui punit, mais d’un Dieu qui nous aime et qui veut le meilleur pour nous. C’est pourquoi il nous met un poid aux pieds, pour pas que nous nous envolions comme un ballon, la poitrine gonflée de notre fierté. Parce qu’il est bon pour nous et pour notre entourage de reconnaître que nous ne pouvons pas changer le monde par nous-mêmes, que nous ne dominons pas ce que nous gérons. Que notre vie ne nous appartient pas, et encore moins celle de nos proches.
Paul en a fait l’expérience douloureuse, comme certainement plusieurs d’entre nous. Il en a souffert tellement qu’il a demandé à Dieu de le guérir, plusieurs fois, mais Dieu lui a répondu  : tu n’as pas besoin de plus de force ou d’une langue plus habile, au contraire. Il faut que tu sois affaibli par ta souffrance, pour que tu te confies entièrement à mon amour. Mon amour, c’est ce qu’il te faut, mon amour, c’est tout ce qu’il te faut. Car si tu es fort, loquace, habile, tes paroles et tes actes seront attribuées à ta force, et tout le monde n’y verra que Paul. Alors que si tu es faible, brédouilleur, gauche, tout ce que tu diras et feras sera compris comme l’oeuvre de Dieu, et ils croiront en celui que tu prêches. Ta faiblesse m’ouvrira le champ pour agir.
Si Paul aujourd’hui – enfin, au jour de la rédaction de notre passage – peut déclarer « donc je me complais dans les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions, et les angoisses pour Christ  ! Car lorque je suis faible, c’est alors que je suis fort. » je ne crois pas qu’il ait accepté ce constat d’un instant à l’autre. Au contraire, c’est extrèmement lourd à porter que nos échecs et nos souffrances sont voulus, font partie d’un plan divin dont nous ne savons que peu. C’est peut-être facile de dire comme Jean le Baptiste  : « il faut qu’Il grandisse, et que je diminue », mais bien moins facile quand cette diminution se met douloureusement en oeuvre…
Martin Luther a dit que l’histoire de chacun de nous avec Dieu est comme un livre hébraïque  : il faut l’ouvrir à la dernière page. Je suis convaincu qu’en relisant nos histoires de vie, nous découvrirons que les moments de nos grandes souffrances étaient les moments où Dieu était à l’oeuvre pour nous. C’est presque impossible à voir et à accepter au moment des souffrances, mais je vous invite à relire votre propre histoire, pour que vous puissiez dire comme Paul  : quand je suis faible, c’est alors que je suis fort, parce que je n’agis pas de ma propre force mais de la puissance de Dieu. Que la puissance de Dieu soit avec vous  !
Amen.

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