Servir Dieu

Lectures :
AT Jér. 1,4-10
Ep.: Phil.3, 7-11 (12-14)
Ev.: Mt. 25, 14-30
Pr.: 1 Pierre 4, 7-11

En ouvrant ce texte pour la préparation, j’ai soupiré. Encore un passage qui peut nous faire mauvaise conscience. Encore un passage qui nous dit ce qu’il faut tout faire. Encore un texte qui dit la loi, et pas la grâce…
Mais… mais : il y a deux raisons pour lesquelles ma première impression était trompeuse.
La première, c’est la lecture du prophète Jérémie que nous venons d’entendre. C’est une parole d’envoi, mais aussi une parole d’élection : « Je t’avais choisi parmi tous les hommes pour que tu annonces ma Parole », et c’est une parole d’encouragement : « ne dis pas que tu es trop jeune ; n’aie pas peur, car je suis avec toi pour te délivrer. » Non pas donc une commande irrésistible parce que prononcée avec autorité absolue, mais un envoi, reconforté par cet encouragement que Dieu ne cessera pas pendant une seule seconde de veiller sur Jérémie.
La deuxième raison, c’est que notre passage, à la fin, donne le but de toutes les recommandations exprimées : « pour que, en toutes choses, Dieu soit glorifié à travers Jésus-Christ ». Ce n’est pas pour nous ren-dre meilleurs que nous sommes appelés, vivement exhortés même à faire toutes ces choses – non, il s’agit de glorifier Dieu. De louer la gloire de Dieu non seulement dans ce temple, mais devant les yeux, les oreilles, les cœurs de tout le monde.

Louer Dieu, faire résonner dans le monde combien notre Dieu est grand et bon – d’accord, mais comment le faire ? En chantant Alléluïa toute la journée, dans la rue ? En tenant des discours de prédication dans les parcs ou sur la place du marché ? Franchement, je ne crois pas que ce genre d’actions porte de fruits. Au contraire – il risque de vous ridiculiser et dans la foulée, de vacciner les gens contre le message de l’Évangile.
Il faut donc y aller différemment. Tout d’abord, en ne pas nous affolant – devant les messages apocalyptiques que nous entendons à la radio, que nous lisons dans le journal : catastrophes naturelles, catastrophes faites par la main de l’homme comme les incidents dans les centrales nucléaires ; devant une certaine hostilité qui grandit contre la foi chrétienne, contre ceux qui croient en Jésus : « n’est-ce pas stupide de croire en un Dieu derrière les nuages ? Dieu n’existe pas, il n’est que invention humaine » ; devant la force croissante d’autres religions, que ce soit l’Islam ou un Bouddhisme populaire, qui certes n’a pas grande chose en commun avec le vrai Bouddhisme, mais qui attire beaucoup de personnes. Non, il ne faut pas perdre la tête face à tout cela. Et il ne faut pas baisser les bras – au contraire : il faut les lever au ciel ou croiser les mains, pour prier. Encore une fois : il ne s’agit pas de geste théâtral, mais simplement de communiquer avec Dieu. L’apôtre Paul écrit, « Priez sans cesse », ce qui ne veut pas dire de marmonner des Notre-Père tout le temps, mais de rester constamment en communication avec le Père au Ciel. Comme un enfant qui n’attend pas le bon moment pour raconter à ses parents ce qu’il a sur le cœur, mais qui le dit aussitôt que possible, nous avons le droit et les apôtres nous encouragent de nous adresser à Dieu à tout moment pour lui dire ce que nous avons sur le cœur.
Ce lien vers Dieu, vers le Haut, ce lien nous donnera la bonne orienta-tion pour la suite. Car « aimez-vous ardemment les uns les autres », ce n’est pas nouveau, Jésus l’a dit en citant un passage de la Loi juive : « Aime ton prochain comme toi-même. » Mais c’est plus un souhait qu’une réalité pratiquée, même entre chrétiens. S’aimer soi-même ar-demment – oui, même si… même si parfois nous en avons du mal, de nous aimer… mais aimer l’autre ? Voir en lui l’enfant de Dieu, voir ce dont il a besoin et le lui offrir ? Je vous laisse réfléchir où vous en êtes, non seulement pour vos proches et les gens agréables, mais aussi pour le voisin bruyant, pour le mendiant, pour l’homme politique d’une autre couleur, pour l’étranger… Pourtant, Pierre écrit si bien, et je vous invite de laisser fondre sur votre langue cette phrase : « l’amour couvre une multitude de péchés. » L’amour couvre une multitude de péchés ! Il a bien évolué, Pierre, depuis qu’il avait demandé à Jésus si pardonner sept fois, c’était suffisant ! L’amour couvre une multitude de péchés. Si je vois en mon voisin l’enfant de Dieu, je ne peux plus voir en lui le type qui fait du bruit. L’enfant de Dieu, qu’est le mendiant à ma porte, il n’est plus répugnant par des odeurs de fumée, d’alcool et d’autres li-quides… l’enfant de Dieu, c’est tout d’abord un être humain. Une per-sonne qui a besoin, tout comme nous, d’un refuge, d’un toit, de vêtements, de nourriture et boisson, et d’un peu de chaleur humaine. Une personne qui n’a pas choisi d’être bruyante, ou malodorante, pour agacer son entourage – et même si ! – , mais qui au fond de son cœur ne cherche qu’à être respectée comme elle est, et à être aimée.
Aimez-vous les uns les autres avec ardeur… Pierre y ajoute ce qui ne semble pas évident : exercez l’hospitalité. Le terme grec est parlant, c’est pourquoi je vous le cite : exercez la xénophilie ! Vous savez ce que c’est que la xénophobie : quand on déteste ou rejette ce qui est étranger. Ou quand on a peur de ce qui est étranger, de celui qui est étranger… Pierre nous demande la xénophilie : d’être ami de l’étranger. L’ami de celui qui n’est pas de mon quartier ou de mon village. L’ami de celui qui n’est pas au même niveau social que moi. L’ami de celui qui parle une autre langue, qui a une autre couleur de peau que moi. L’ami de celui qui ne sent pas comme moi…
Par l’accueil de l’étranger, et par l’amour mutuel entre nous chrétiens, nous pouvons et devons faire croître la gloire de Dieu dans le monde. Parce que « le monde », ou « les autres », les hommes et femmes qui n’ont pas de foi en Dieu – ils ne s’intéressent pas ou peu à ce que nous disons ; ils regardent surtout comment nous agissons. Et il est beau de dire « j’aime Dieu, j’aime mon prochain », si après je n’agis pas de la sorte. Et soyez certains : les autres, ils savent très bien ce que Dieu attend de nous, ils le savent parfois bien mieux que nous-mêmes ! Sou-vent, ils sont aussi bien prêts à nous le rappeler – et c’est là que ça fait mal…
Mais finalement, ce n’est pas tout d’agir. Qu’est-ce que je ferais ici, sinon, à vous parler, alors que je pourrais aller distribuer des aliments et de la nourriture, alors que je pourrais aller visiter des prisonniers, des sans-abri, des malades de cœur et de corps ? Non, l’annonce de l’Évangile a bien sa place, et le service institutionnalisé également. Seulement, il faut qu’ils soient acceptés, reconnus…
Notre parole sera dite comme parole de Dieu – donc, dans le respect de l’autre, sans le prendre pour un con (excusez-moi de l’expression), et également sans nous excuser tout le temps que nous osons parler de Dieu… si Dieu parle, il le fait parce qu’il est dans son droit. Il ne fait pas de phrases superflues, il dit le nécessaire, et il dit du bien. Que nos paroles donc soient également sobres (la sobriété est un fil rouge de ce passage biblique !), qu’elles se passent de moqueries, qu’elles disent ce qu’il faut dire, mais sans dénigrer l’autre !
Et puis, les ministères… on pourrait également dire « fonctions », car le terme « ministère » résonne avec gouvernement, avec dirigeant, alors qu’à ses origines, il désigne un service… Martin Luther dit que nous tous remplissons beaucoup de ministères : comme père ou mère de fa-mille, comme grands-parents, comme amis, voisins, comme collègues ou dirigeants – nous avons la responsabilité de faire résonner la Bonne Nouvelle dans ce monde, et c’est le plein sens du mot « ministère ». Il nous est demandé de remplir nos ministères dans la sobriété (une fois de plus !), dans la conscience que c’est Dieu seul qui nous rend capable à toute bonne chose, que nous n’avons pas les capacités de le faire par nous-mêmes. Pourtant, le risque est bien grand de prendre pour nous les merci, les louanges et les reconnaissances des personnes auxquelles nous faisons du bien…
Après tout, ce n’est pas tellement difficile de louer Dieu… de faire résonner l’Évangile dans le monde… puisque ce n’est pas en étant un grand orateur, un grand chanteur, un grand musicien, mais tout sim-plement en faisant du bien aux autres – et en nous orientant toujours à Dieu, en restant lié à lui par la prière, et par l’écoute et la lecture de la Bible. Qu’est-ce que nous attendons ?

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