Les menottes de la liberté

Lectures : AT : Es. 2, 1-5
Ep.: Eph. 5, 8b-14
Ev.: Mt. 5, 13-16
PR : Rom 6, 19-23

Nous sommes à un point important qui a souvent fait diversion entre les chrétiens : si nous sommes sauvés par la foi, si nous ne sommes plus soumis à la loi des commandements, qu’est-ce qui en résulte pour notre vie ?
En ces quelques lignes, Paul ose rappeler aux lecteurs romains qu’il ne connaît pas que jadis, leur vie était bien pourrie. Nous pouvons imagi-ner de quoi il s’agissait ; nous savons que les chrétiens étaient rarement des nobles, mais bien plus souvent des esclaves, des prostituées – hommes et femmes – et d’autres gens de faible renommée et souvent de faible vertu, la force des choses oblige. Il y avait certainement aussi de petits commerçants, qui travaillaient dur pour le peu qu’ils gagnaient – et qui ne crachaient pas sur un sou trouvé ou arnaqué, il faut bien vivre, non ?
« C’était votre vie », dit Paul, « votre vie quand vous étiez sous le règne du Péché. Vous avez obéi au péché, en cherchant votre bien, en cherchant à vous enrichir, en cherchant à vous mettre sur le devant de la scène pour vous faire admirer, en cherchant à diriger votre petit monde, en cherchant à monter sur l’échelle. Comme tout le monde, quoi… »

Eh oui, comme tout le monde. Et nous pouvons constater que le monde n’a pas changé du tout. Les principes selon lesquels notre monde fonctionne, ce sont « plus fort, plus haut, plus riche, plus puissant ». Et j’en oublie, certainement. Il y a l’un qui travaille au noir pour faire économie des charges sociales. Il y a l’autre qui emploie au noir pour les mêmes raisons. Il y a le troisième qui demande un certificat d’arrêt-maladie pour ses enfants parce qu’il veut partir en vacances le 1er juillet, alors qu’il y a classe jusqu’au 3. Celui-ci demande au garagiste de facturer tels réglages du moteur comme suite de l’accident qu’il vient de réparer. Celui-là écoute la musique bien tard la nuit, parce que ça le détend – peu importe ce qu’en pensent les voisins.
Il y en a un autre qui joue double jeu avec ses collaborateurs, qui les dénigre à leur insu pour que lui-même brille devant les autres. Il y en a un qui abuse de ses fonctions publiques pour s’enrichir person-nellement. Un autre falsifie les élections. Un homme d’état étranger fait même faire une loi qui interdit de le poursuivre en justice…
Mais, dit Paul, mais la vie du chrétien n’est pas comme ça. Celui qui croit en Jésus, qui se sait sauvé par Sa mort et Sa résurrection – il n’a pas besoin de se faire une valeur par les biens matériels, ou par le ministère public, ou par l’estime de ses contemporains. Il n’y a qu’une valeur qui lui compte, c’est d’être un enfant aimé de Dieu. Et ça, c’est inestimable. Ça ne s’achète pas, c’est un don – un cadeau de Dieu.
Une question s’impose : si nous chrétiens, nous n’avons pas besoin de toute cette danse autour de notre propre ego, si au lieu d’égoisme nous avons l’Amour de Dieu – pourquoi alors Paul insiste-t-il tellement sur ce sujet ?
Peut-être parce que c’est difficile d’abandonner la compétition, parce que nous ne retombons que trop facilement dans les vieilles habitudes exercées pendant si longtemps. Parce que le monde qui nous entoure exige d’être compétitif, d’être plus fort, de passer outre les mendiants, handicapés, malades, affamés, sans-domicile et autres faibles sur notre chemin. Parce qu’il est difficile de ne pas obéir à cet appel… C’est pourquoi il nous rappelle : « Le fruit de votre ancienne vie, vous en avez honte aujourd’hui ! » Nous n’aimons pas qu’on nous voie tourner la tête face aux souffrances d’autrui… n’empêche que nous le faisons quand même.
Donc, Paul insiste sur le fait que la vie du chrétien n’est pas celle de n’importe qui. Si nous ne sommes plus esclaves de la loi du plus fort, de la loi de la compétitivité, pourquoi continuer à la servir ? Pourquoi ne pas faire la justice ? « Quand vous étiez sous le péché, vous étiez libre de la justice », dit Paul… quelle image : après les menottes de l’égoisme, maintenant les menottes de la justice…
Mais justement, les menottes de la justice nous libèrent de l’égomanie, de la compétitivité. Elles nous permettent de sanctifier notre vie – c’est-à-dire, de la dédier à Dieu qui nous a libérés. Si une supérette change de propriétaire, elle change d’aspect : il y a une autre enseigne au-dessus de la porte du magasin, les rayons changent de contenu, les affiches de couleur. Si une maison privée change de propriétaire, nous verrons d’autres rideaux, d’autres plantes sur le balcon, d’autres jouets au jardin.
Qu’en est-il de nous ? Est-il visible que nous n’appartenons pas à l’égomanie et la compétitivité, mais à la justice et la sainteté ? Faisons-nous vivre à nos contemporains ce qui a changé pour nous ?
Je ne parle pas uniquement du soutien financier pour les pauvres ; parfois il est bien facile de mettre la main à la poche et de donner quelques centimes… mais avez-vous déjà vraiment discuté avec un des pauvres ? Avez-vous pris le temps d’écouter son histoire ? Il en a peut-être plus besoin que des quelques sous…
La justice de Dieu est une justice bizarre, qui peut bien sembler injuste au monde. Elle ne distribue pas selon la règle des quotas, selon le « tu as droit à tant », mais selon la règle « tu as besoin de tant, alors tu au-ras ». Qui d’entre nous regarderait l’heure pour dire, « j’ai câliné 3 minutes avec ton frère, maintenant tu auras droit à 3 minutes mais pas plus » ? Ce serait aberrant…
Telle est la justice de Dieu, qui s’appelle « Amour », et nous sommes appelés à la rendre visible dans ce monde, à l’appliquer sans retenue. C’est difficile. Il est tellement plus facile de rester dans les schémas connus – mais d’autant plus est-il important de ne pas le faire. D’autant plus est-il important de marquer la différence. Parce que Dieu nous en rend capable. Et parce que le monde en a infiniment besoin. Dieu nous a libérés des quotas – vivons pleinement cette liberté !
Amen.

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